BAC A SABLE : le réel dans le virtuel

On ne présente plus Grand Theft Auto 5, un des plus grands phénomènes de l’histoire du jeu vidéo, qui continue à s’écouler massivement dix ans après sa sortie, ce qui en fait le deuxième jeu le plus vendu de tous les temps (derrière Minecraft). Il a rapidement été décliné en une version en ligne, GTA Online, qui permet aux joueurs d’évoluer de manière indépendante du scénario du jeu d’origine dans la mégalopole tentaculaire développée pour le jeu, Los Santos, transformée en monde persistant. Certains groupes de joueurs ont poussé l’idée un cran plus loin encore, en faisant de Los Santos un lieu de role play absolu : un jeu de rôle où il s’agit de se comporter comme si le monde du jeu était le monde réel, avec les règles de ce dernier plutôt que du virtuel. Si toutes les fondations de ces vies sont fictives, celles et ceux qui les mènent les considèrent comme authentiques – aller à leur rencontre pour les filmer (même avec une caméra elle aussi virtuelle), comme le font les auteurs de Bac à sable, vertigineux et étourdissant ovni sélectionné au festival Cinéma du Réel, relève donc bien d’un geste objectivement documentaire.

Charlotte Cherici et Lucas Azémar, les réalisateurs de Bac à sable, se sont eux-mêmes pliés aux règles du monde en endossant pour l’occasion le rôle de reporters, effectuant un reportage sur les habitants de la ville pour un commanditaire local. Les séquences qui s’en suivent se déroulent dans un fantastique premier degré et demi. Tout y est fondamentalement vrai, et en même temps complètement faux. De la même manière que Los Santos est une réplique fidèle de Los Angeles, les avatars que l’on y croise mènent des existences tout ce qu’il y a de plus réalistes – employés et clients de supérette, personnel et patients d’un hôpital, policiers, go go dancers, chauffeurs de taxi, vaquent à leurs occupations avec toute la banalité de l’ordinaire du travail, et des relations et conversations avec les collègues.

Bac à sable se déroule dans un fantastique premier degré et demi : tout y est fondamentalement vrai, et en même temps complètement faux

Mais cet ordinaire cohabite avec quelque chose de proprement extraordinaire, qui se manifeste essentiellement dans le grand écart entre le son et l’image. Les timbres de voix ne correspondent pas aux apparences physiques. L’usage du français, en tant que langue et comme culture, ne colle pas avec l’environnement californien (dans une scène très cocasse, un modérateur le fait d’ailleurs remarquer à un joueur en passe d’être banni pour cause de propagande zemmouriste). Enfin, la normalité des comportements et des échanges jure avec les imperfections et bugs d’affichage, dus aux latences de connexion, aux limitations des modèles graphiques, ou tout simplement au phénomène de la « vallée de l’étrange » (uncanny valley), cette gêne que l’on peut ressentir face à une reproduction ‘presque’ correcte de l’humain. Bac à sable enregistre sans juger, sans choisir, cette combinaison à la fois improbable et follement riche du sérieux et du ridicule, de l’altérité et de la trivialité. Il documente les noces bancales et désarmantes du virtuel et du réel, du futur (les nouvelles manières d’être ensemble) et du passé (l’aspiration éternelle à être ensemble).

BAC A SABLE (France, 2023), un film de Charlotte Cherici & Lucas Azémar. Durée : 58 minutes. Sortie en France indéterminée.