Séries Mania 2019 : des histoires sans fin

Conceptuellement, Séries Mania est peut-être le festival le plus étrange qui soit : une manifestation entière fondée sur la mise en bouche et la frustration. Certains y voient les limites de l’exercice festivalier, d’autres préfèrent saluer une proposition unique et appétissante.

Le verre à moitié plein, on estime que la frustration sur laquelle repose fondamentalement Séries Mania lui offre aussi sa singularité festivalière. On y découvre une infinité de débuts de séries, le plus souvent les deux premiers épisodes, repartant avec des devoirs pour une année complète : récapituler ses visionnages en bout de course puis réduire la liste aux quelques séries que l’on aura désormais envie de terminer. Cette clémence est-elle si surprenante ? Pas vraiment. Après tout, les téléspectatrices et téléspectateurs ont été habitué·e·s aux hiatus et autres cliffhangers de fin de saison depuis des décennies, et plus récemment et dans les salles, personne non plus n’a déchiré de rage l’écran lors du générique de fin de Avengers – Infinity War (A. et J. Russo, 2018). On lit parfois sur les réseaux que les fans de séries, plus sollicité·e·s que jamais, et de films, à l’ère des franchises, veulent toujours tout de suite, mais il faut croire que c’est plutôt l’inverse… regardez-les apprécier les vertus de l’abstinence !

Pour autant, la frustration potentiellement excitante et assurément inhérente à Séries Mania ne se borne pas à cette seule contrainte de devoir attendre quelques semaines ou quelques mois le reste de la diffusion. Elle est parfois plus durable si la série en question demeure à jamais inédite. Lors d’une avant-séance, le directeur artistique Frédéric Lavigne n’en rappelait pas moins que la manifestation lilloise pouvait servir à pallier à ce problème justement, à inciter tel ou tel distributeur à acquérir les droits d’un programme ici présenté. On imagine par exemple que la mini-série The Virtues, lauréate du Grand Prix décerné par Marti Noxon, pourrait trouver acquéreur sur notre territoire en partie grâce à cette récompense. Bien sûr, le destin moins glorieux d’autres séries l’étant elles-mêmes moins ne sera toutefois jamais altéré.



Séries Mania peut réellement se targuer d’avoir ce pouvoir sur la diffusion internationale, et ce même si ce n’est qu’occasionnel. Il faudrait pourtant encore que le festival hausse son jeu sur certains tableaux pour être une référence incontestée en matière de séries, pour devenir l’équivalent de Cannes ou de Toronto pour les films, capables avec ses projections officielles et son marché professionnel d’influer sur l’industrie et les diffusions sur l’ensemble des territoires. Si la qualité des séries programmées s’améliore chaque année, si sa capacité à proposer des œuvres fraîches aussi, si la liste des invités a toujours plus fière allure (une évidence entre les éditions 2018 et 2019, par exemple), il leur faudra impérativement compléter ses ambitions de « festival international » par un meilleur accueil des journalistes étrangers qui sont en droit d’espérer un sous-titrage systématique des séries non-anglophones et une traduction en anglais des conférences en français. Une demi-douzaine d’entre eux ont notamment quitté la salle au début de la conférence « La série adolescente a-t-elle tout d’une grande ? » pour cette exacte raison et n’ont pas manqué de le faire savoir.

Cette poignée de journalistes non-francophones a dès lors manqué une présentation signée Vincent Julé d’une exhaustivité et d’un allant remarquables, faisant la part belle à Dawson, Buffy contre les vampires et Angela, 15 ans pour les sériephiles les plus nostalgiques, et à Riverdale ou Skam pour les autres. Remarque corollaire en termes d’organisation : la rencontre avec Annabel Jones et Charlie Brooker, le tandem derrière Black Mirror, était quant à elle en anglais et traduite en français avec option casque. Techniquement, l’inverse était donc possible. Seulement, cette séance n’était pas non plus irréprochable : sans nier une certaine connaissance de la série et possiblement du milieu de la part du modérateur Pierre Langlais, il aurait été appréciable de lui avoir préféré un·e journaliste peut-être même moins estampillé·e « séries » mais plus à-même encore d’appréhender les réflexions thématiques et les avancées formelles de la série d’anticipation. Plus objectivement cette fois, du fait que Langlais n’ait « qu’un » bon niveau d’anglais, le choix d’une personne anglophone ou bilingue aurait été profitable tant cela aurait permis de fluidifier la conversation : il était malheureux de le voir retourner à ses fiches pour lire la question suivante plutôt que de rebondir sur la dernière réponse de Jones ou Brooker, ou encore de le voir l’air hagard lorsque ce dernier mentionne « Soylent Green », devant attendre qu’il lui décrive le scénario pour qu’il comprenne qu’il parlait de Soleil Vert. Si l’on met de côté l’ampleur du travail fourni en amont et que l’on ne juge que l’intervention en soi, alors peut-être l’exercice de la conférence en solitaire et en français apparaît-il moins ardu. Quoi qu’il en soit, Benjamin Campion a convaincu son auditoire en parlant du « Concept HBO ». Ce que l’on apprécie, c’est déjà de voir – comme pour l’intervention de Vincent Julé – une salle de 300 places comble pour écouter un universitaire parler de séries télévisées, restant accessible et néanmoins précis et rigoureux – comme Vincent Julé. Intrinsèquement, on apprécie la volonté de Benjamin Campion de replacer l’histoire de la chaîne câblée dans le contexte télévisuel spécifique du broadcasting états-unien. A tel point que, sauf si ce fut le cas lors des cinq dernières minutes manquées, il aura curieusement omis de préciser que toutes les séries dont il a parlé se regardent en France sur OCS. Elles étaient nombreuses, et encore toutes n’ont pu être évoquées, mais certaines l’ont été pour de « mauvaises raisons », comme lorsqu’il s’est amusé à mentionner une petite dizaine de séries HBO qui n’ont pas rencontré le succès escompté. Et là, impossible de lui reprocher de citer Here & Now d’Alan Ball par exemple mais, en revanche, en incluant dans le lot Insecure d’Issa Rae, dont le renouvellement pour une quatrième saison a été validé il y a quelques mois, on frôle la faute professionnelle. Enfin, quelques mots en passant sur une autre rencontre du festival : elle était immanquable… et pourtant. On aurait aimé écouter Adam Scott parler du reboot de La Quatrième dimension dans lequel il joue, et revenir sur sa carrière, de Parks & Recreation à Ghosted et Big Little Lies, en passant par Frangins malgré eux au cinéma bien sûr, mais à défaut, on aura pu se contenter de quelques échos de la rencontre sur les réseaux sociaux ; et d’ailleurs, là aussi, n’a pas toujours fait l’unanimité le choix d’un modérateur « qui passe plus de temps à essayer de prouver qu’il est cool plutôt que de mettre à l’aise l’invité que tout le monde vient voir », dixit un utilisateur de Twitter au compte protégé.



Pour revenir aux projections, ou presque, plus haut était mentionné un « Grand Prix »…or, si c’est le cas, c’est qu’un palmarès est délivré à Séries Mania. C’est en réalité cette proposition du festival qui demeure la plus étonnante, voire la plus discutable. En marge d’autres prix (celui du public, celui de la meilleure série comique, etc.), un jury remet donc un Grand prix, un Prix spécial sans doute facultatif ainsi que des prix d’interprétation. On peut déjà douter de la possibilité de juger une série sur deux épisodes – tantôt 2 sur 4, tantôt 2 sur 8, de surcroît – mais, plus encore que de ne pas savoir si le charme de la série ou du moins sa première saison pourrait s’évaporer au fur et à mesure, il est impossible de savoir si elle ne prendrait pas même une direction contestable. Certes, ce n’est pas ce que l’on imagine au regard des deux premiers épisodes pétris de bienveillance et de sensibilité de The Virtues, et sans doute le jury a-t-il aussi pris en compte cette impression, à défaut de mieux, mais imaginez néanmoins que la mini-série de Shane Meadows s’achemine vers une conclusion moralement abjecte lors du dernier segment. Imaginez seulement. Qu’adviendrait-il ? Est-ce que l’un·e des membres du jury pourrait alors décrocher son téléphone quelques mois plus tard pour joindre ses ex-camarades de festival et soupirer quelque chose comme : « We’ve made a huge mistake… » ?



Ceci étant dit, et l’on risque de tiquer chaque année face à la volonté incongrue de greffer une compétition dans ce festival par ailleurs fonctionnel, on saluera l’un des derniers choix de l’équipe de programmation qui frise le hors-sujet mais apporte en réalité une cohérence à l’ensemble, à cette dynamique festivalière reposant ou peut-être même valorisant la frustration et l’inachevé : la décision d’y avoir projeté  le téléfilm britannique Brexit de Toby Haynes. Quitte à faire une entorse au règlement et à programmer une création qui n’est absolument pas une série – et l’argument de la production télévisuelle ne fonctionne même pas puisqu’une part substantielle des séries présentées n’est pas diffusée en télé mais en S-VOD ou en ligne – le choix de ce téléfilm-ci apparaît du reste adéquate puisque lorsque le récit s’achève, l’intrigue, elle, ne l’est pas. Le dernier carton le dit explicitement : « L’histoire se poursuit », faisant référence à la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne qui n’est pas encore définitivement actée au moment où Brexit est diffusé sur Channel 4 en janvier, sur Canal + en février ou à Séries Mania ce 29 mars (ex-jour désigné de « Brexit »). Mais le plus marquant dans cette œuvre, ce n’est pas cet écho circonstanciel aux séries incomplètes projetées à Séries Mania, ce n’est pas même la performance intense de Benedict Cumberbatch en Dominic Cummings, ni même les images subliminales visant à diaboliser le protagoniste (voir ci-dessous), mais surtout le fait qu’il s’agisse moins d’un film politique que d’une politique-fiction. La portée politique de l’ensemble demeure, du reste, complexe à appréhender tant les informations se succèdent, se superposent, se complètent et s’annulent – à l’image de cette passionnante scène de dîner en famille où le journaliste Craig Oliver (Rory Kinnear – l’interprète du Premier Ministre du premier épisode de Black Mirror…) cherche à discuter au téléphone avec ses collègues tout en servant le repas à ses trois filles, se faisant tour à tour allégorie de l’homme « moderne », elle-même scindée car flatteuse selon un prisme progressiste, ou moqueuse selon un autre plus réactionnaire, et sinon métaphore d’une crise du Brexit où l’empêtrement discursif s’avère contre-productif à l’encontre de celles et ceux que la décision est supposée considérer, puisqu’in fine les filles picorent l’assiette de la voisine, ne se nourrissent pas et quittent la table. Déjà passionnant, Brexit s’élève finalement plus encore quand Haynes, et son scénariste James Graham briguent l’anticipation grâce au choix payant car troublant de s’ouvrir et de se refermer sur une séquence imaginaire datée à 2020, osant prédire l’avenir socio-politique de l’île. Mais en plus de cela, la part du récit consacrée à l’utilisation contestée d’algorithmes intrusifs sur les réseaux sociaux pour draguer des électeurs pro-Leave se révèle considérable et parfaitement terrifiante, donnant au téléfilm l’allure d’une émanation long-métrage de… Black Mirror.

Sans avoir tout vu durant cette semaine lilloise, il fut toutefois possible de mesurer en quelques séances l’influence toujours grandissante de la série de Charlie Brooker et Annabel Jones sur leurs contemporains. Si une majorité des œuvres présentées à Séries Mania avaient, plus encore, une appétence pour la trame de « l’accusé·e à tort » au sein d’intrigues de polar, l’aura plus spécifique de Black Mirror en aura bien infusé certaines. La volonté du festival de donner la parole à ce duo de prod exécutive allait déjà dans ce sens, mais au-delà de cette invitation, plusieurs séries projetées en ont donc aussi témoigné. La plus visible était Osmosis d’Audrey Fouché, qui reprend peu ou prou la trame du très beau Hang the DJ (4ème épisode de la 4ème saison, celle de l’arrivée de la série sur Netflix). Format court d’anticipation française, Zérostérone en est un autre exemple : avec sa société imaginaire où la gente masculine est une espèce disparue, la série de Marion Seclin et Eléonore Costes lui emprunte ça et là une façon de concevoir le futur en « augmentant » simplement le présent, à l’instar et entre autres du pare-brise interactif de la voiture de l’héroïne dans le premier épisode. Plus inattendu, il faut encore citer la série comique Irresponsable de Frédéric Rosset, dont étaient présentés les deux premiers épisodes de la saison 3, puisqu’au début du second, on entend le protagoniste – campé par l’irrésistible Sébastien Chassagne – râler dans sa barbe contre son employeur au sein d’une supérette bio, pestant contre son flicage en ces termes : « Ah ouais, Black Mirror, quoi… ».

Il y avait bien des connexions avec le cinéma discernables au sein des séries cette année, comme Lambs of God qui apparaît comme une sorte de mix grand-guignolesque entre Les proies de Don Siegel et Le Narcisse Noir de Powell et Pressburger, comme Curfew qui lorgne vers La course à la mort de l’an 2000, comme Success qui reprend le postulat d’Amours Chiennes d’Iñárritu ou de 11:14 de Greg Marcks, ou encore Hanna qui est un remake de… Hanna (Joe Wright, 2011). Toutefois, il est agréable de constater qu’aujourd’hui, en marge de cette ascendance historiques, et peut-être enfin à part égale, les séries alimentent les séries.

 

 La 10ème édition du festival Séries Mania s’est déroulé à Lille du 22 au 30 mars 2019.