Kazuhiro Soda, réalisateur de INLAND SEA : « à travers ma caméra, je parviens à créer une relation avec les gens »

Inland sea est le septième « film d’observation » du japonais Kazuhiro Soda, ainsi qu’il nomme ses documentaires réalisés toujours selon le même ensemble de règles (dont il nous explique la teneur dans ses réponses) et en binôme avec son épouse et productrice Kiyoko Kashiwagi. Trois de leurs films avaient déjà été montrés au Cinéma du Réel (Campaign, Mental, Campaign 2) et un au festival Kinotayo l’an passé – Oyster factory. Tous sont très marquants, très forts ; et Inland sea est le premier en noir et blanc, ce qui lui donne une teinte plus mélancolique, en phase avec le fait qu’il soit le premier à traiter de la disparition de la vie plutôt que de son bouillonnement.

Inland Sea a été présenté à Berlin en février (en première mondiale), puis en mars au Cinéma du Réel, et vous nous disiez qu’entre les deux vous avez trouvé le temps d’aller au Japon filmer un autre documentaire ?

Oui, il s’agira de mon « film d’observation » n°9 ou 10. Le n°8 étant The big house, que j’ai également montré à la Berlinale, et qui a été mon premier film américain.

Est-ce que tourner aux États-Unis, où vous résidez et enseignez, a été une expérience différente par rapport à vos films réalisés au Japon ?

Sur The big house le contexte était particulier, car j’ai collaboré avec seize autres personnes – le film était un projet universitaire, tourné avec des élèves et d’autres professeurs. Mais la manière de procéder sur le tournage était identique à ce que je fais au Japon. J’apprends aux étudiants à avoir le moins de préjugés possibles vis-à-vis du sujet qu’ils traitent ; simplement se rendre sur place, et filmer tout ce qui capte leur attention. Puis je me suis chargé de monter ensemble leurs différentes contributions et la mienne. C’est un film qui traite de l’Amérique (nous avons tourné au moment de l’élection de Trump), vue à travers ce stade immense [le Michigan Stadium, dans la ville de Ann Arbor] qui peut accueillir cent mille personnes.

Comment choisissez-vous vos sujets ? Qu’est-ce qui vous fait penser qu’un film peut advenir à partir d’un lieu, d’une rencontre ?

En japonais nous avons le concept du « en », qui est difficile à traduire, pour parler des choses qui arrivent par hasard, mais un hasard presque inévitable. Presque comme un destin, mais sans que quelqu’un le commande, qu’un dieu l’ait créé. Plus un fait de la nature. [Pour en savoir plus sur le sujet du « en », un texte très instructif proposé par Kazuhiro Soda est disponible ici]

Je ne fais aucune recherche en amont de mes tournages, je me repose sur cet « en », pour rencontrer ou tomber par hasard sur un thème. Même The big house, je n’avais pas prévu de le faire. C’est Marcus Nornes, un professeur de l’université de Michigan spécialisé dans les documentaires japonais, qui m’a invité à participer à son cours et à faire ce film à propos du stade. Je ne savais rien de ce stade, ni du football américain, et cela s’est fait comme ça. J’ai également tourné un autre film, à Detroit, du fait du « en » : je suis devenu ami avec quelqu’un venu à une projection de mon film Mental au Michigan, et qui allait accompagner un homme sur le point de sortir de prison après cinquante ans d’incarcération. J’ai eu la chance de pouvoir filmer sa sortie de prison, et sa réadaptation à la société. Je ne l’avais pas du tout prévu non plus, mais dès que j’ai entendu cette histoire cela m’a immédiatement intéressé.

Comment se passent vos tournages, le choix de ce que vous filmez ?

Dans le cas de Inland sea, je ne prévoyais pas vraiment, je me laissais plutôt porter par les événements. Je me rendais simplement au port, et la personne qui passait là ce jour-là devenait mon sujet pour la journée. Ainsi Kumi-san [une résidente du lieu âgée de 84 ans, l’un des deux protagonistes principaux du film] est vraiment entrée d’elle-même dans le cadre, je ne suis pas allé la chercher, c’est elle qui venait me chercher. Je n’ai jamais fixé de rendez-vous avec elle. En ce qui concerne Wai-chan [l’autre protagoniste principal, un pêcheur âgé de 86 ans], c’était un peu différent. Je savais qu’il allait en mer à des horaires précis pour sa pêche, donc je lui demandais à quelle heure il allait sortir le lendemain et je le retrouvais pour l’accompagner sur son bateau. Mais ce sont les seuls rendez-vous fixés de tout le tournage.

Pourquoi le noir et blanc pour ce film ? C’est la première fois que vous faites ce choix.

C’est également arrivé par accident. J’ai tourné et monté en couleur, et j’avais même effectué l’étalonnage. À mon sens la couleur était un élément primordial sur ce film, essentiellement les couleurs obtenues au crépuscule, car beaucoup de scènes importantes se déroulent au crépuscule – j’ai donc passé beaucoup de temps à fignoler l’étalonnage. Le titre devait même être « Minatomachi [le titre japonais] at twilight » ; mais je ne l’appréciais pas vraiment, il en dit trop, il est trop littéral au contraire de mes autres titres qui sont toujours simples, factuels. Et quand j’en ai discuté avec Kiyoko [Kashigawi, son épouse et productrice], elle m’a dit « pourquoi ne passerais-tu pas tout en noir et blanc ? ». Ma première réaction a été de rejeter immédiatement l’idée, la couleur semblait tellement importante à mes yeux ! Je ne voulais pas m’y résoudre, mais quand j’ai essayé en retirant les couleurs, j’ai adoré le résultat. Le film changeait du tout au tout, et j’ai également changé le titre en retirant « at twilight ».

Inland sea a beaucoup de points communs avec Oyster factory, votre film précédent (ils se déroulent sur la côte, ont pour sujet l’économie liée aux produits de la mer), et le noir et blanc vient renforcer leurs différences – la vie contre son crépuscule, une industrie contre des personnes seules…

Oui, les deux films se déroulent dans la même ville, Ushimado – mais ils sont très distincts car ils prennent place dans deux parties très différentes de la ville. Celle où sont situées les entreprises d’Oyster factory est une île artificielle créée par l’homme, spécifiquement pour cette activité économique de la culture des huîtres, qui est de la sorte centralisée et développée, selon une logique moderne – avec entre autres des ouvriers interchangeables. Inland sea se déroule dans la vieille ville, où subsistent des modes de pensée et de communication d’antan.

La connexion entre les deux films est à nouveau le fruit du hasard, du « en ». Vers la fin du tournage de Oyster factory j’ai cherché des lieux où filmer des plans de paysages, et c’est en me baladant dans ce but que j’ai fait la connaissance de Wai-chan. J’ai commencé à le filmer, quand il va pêcher, et de là j’ai suivi le cheminement du poisson, jusqu’à la halle où il est vendu aux enchères, puis à la poissonnerie de Mme Koso (à qui nous achetions régulièrement du poisson pendant le tournage de Oyster factory), que j’ai décidé de suivre dans ses livraisons… Je suivais simplement le parcours des poissons de Wai-chan. Jusqu’à arriver aux chats errants, au cimetière où reposent les anciennes générations… et j’ai alors réalisé que j’avais observé tout un cycle, qui est un cycle économique ancestral, et qui disparaît aujourd’hui. Parce que les pêcheurs ne peuvent plus vivre de leur métier, cette tradition qui dure depuis plus de mille ans se meurt.

La vieille ville d’Ushimado est en train de devenir une ville fantôme, avec énormément de maisons abandonnées comme le signale Kumi-san. Des jeunes gens lassés de la vie citadine reviennent dans ce quartier, mais je ne pense pas que cela suffise à compenser l’extinction qui y a lieu. Lorsque j’ai tenté d’intégrer des plans filmés dans cette partie d’Ushimado dans Oyster factory, ça ne fonctionnait pas. J’ai donc réalisé au montage que je devais faire deux films distincts, plutôt que de les rassembler en un seul.

Comment sont répartis les rôles avec Kiyoko Kashigawi, que l’on voit fréquemment à l’écran et sur le tournage avec vous ?

Sur Inland sea, elle était surtout là pour s’assurer que je n’offensais personne ! Car il s’agit de la ville natale de sa mère, donc une part de sa famille y vit toujours. Mais elle facilitait aussi la communication, ce que j’appréciais – par exemple Kumi-san lui parlait souvent à elle, elles sont devenues très amies. Moi, si je n’avais pas eu ma caméra, je me serais enfui ! Je suis plus introverti, Kiyoko est plus avenante. La caméra me protège en quelque sorte, à travers elle je parviens à créer une relation avec les gens.

Dans Oyster factory et Inland sea il y a beaucoup de chats à l’écran, vous les aimez et les filmez beaucoup. Pourriez-vous faire un film uniquement avec des chats ?

Un de mes films, Peace (2010), comporte beaucoup de scènes avec des chats, et je suis justement en train de faire une expérience – tenter de monter uniquement ces séquences de chats ensemble ! Donc oui, ce film verra peut-être le jour !

À la fin du film, on vous voit dire à Wai-chan que vous reviendrez leur montrer le film. Avez-vous eu l’occasion de le faire ?

Pas encore, mais c’est prévu. Le film sort en salles au Japon en avril, et pour la première nous inviterons Wai-chan et les autres. Au Japon tous mes films ont été diffusés en salles, sur environ 30-40 copies. Aux États-Unis, Inland sea vient d’être signé par un distributeur, ce sera mon premier à sortir là-bas.

INLAND SEA (Minatomachi, Japon, 2018), un film de Kazuhiro Soda. Durée : 122 minutes. Sortie en France indéterminée.