THE WALDHEIM WALTZ, les trous de mémoire au pouvoir

En 1986, l’Autriche s’apprête à porter à la présidence de la République un candidat idéal : Kurt Waldheim, diplomate de métier sortant d’un double mandat de Secrétaire Général de l’ONU. La campagne électorale voit surgir une révélation fracassante – Waldheim aurait participé activement à l’épuration antisémite et politique menée par les nazis dans les Balkans entre 1942 et 1945, alors qu’il avait toujours dit avoir été démobilisé en 1941 pour cause de blessure. Mais cette découverte est-elle seulement de nature à rendre le candidat moins parfait aux yeux de ceux qui comptent voter pour lui ?

La réponse, vous la connaissez si vous étiez déjà adulte à cette époque, si vous vous intéressez à l’histoire autrichienne ou bien tout simplement si vous allez consulter la page Wikipédia de Kurt Waldheim. Par un montage des images qu’elle-même avait tournées à l’époque, et d’archives télévisuelles, la cinéaste Ruth Beckermann retrace les quelques semaines au cours desquelles le mouvement militant dont elle faisait partie a tenté de changer le cours des événements, opposant à l’inertie et à l’oubli l’éthique et la mémoire. L’issue négative de cette lutte trouve son explication dans la question toute rhétorique posée en voix-off par la réalisatrice : « le passé construit-il le présent, ou bien est-ce le présent qui choisit le passé qui l’arrange ? ».

The Waldheim waltz est un film raconté au temps présent, mené au pas de charge, sur un rythme très vif et ponctué de piques incisives. Ainsi Beckermann nous fait vivre sous sa forme la plus directe le déroulement des faits et des stratégies d’alors, devant son regard incrédule sur la manière dont les choses tournent. Elle nous fait également saisir la parenté avec les tactiques et actions de politiciens contemporains. Loin de se retirer face au scandale, ou de se défendre sur le fond, Waldheim a crié de plus en plus fort et hargneusement à la calomnie, au complot ; mettant sur le même plan ses invectives et insinuations, et les tentatives de démonstration, à base de faisceaux d’indices concordants, du camp d’en face. La technique fait écho à celle (face à des accusations moins graves) de François Fillon en France, ou Donald Trump aux États-Unis lors des dernières élections présidentielles. Avec, dans les trois cas, un résultat comparable : un effritement faible du nombre de votants – pour Trump et Waldheim, suffisamment faible même pour ne pas les priver de la victoire.

Loin de se disqualifier, Waldheim est devenu par son déni buté et insensé et les sous-entendus rances de sa ligne de défense (nous contre le reste du monde, nous contre les juifs) le candidat parfait sur le fond en plus de l’être sur la forme

Le parallèle entre ces deux hommes est porteur d’une ironie certaine. Avec le succès de Trump, les États-Unis se sont retrouvés dans une situation similaire à celle qu’ils ont dénoncée avec vigueur en Autriche trente ans plus tôt. De passionnantes images d’archives montrent le Congrès américain monter en première ligne contre Waldheim, au nom de valeurs universelles dont l’expression à la tribune rappelle l’idéalisme des grands films démocratiques récents de Spielberg (Lincoln, Le pont des espions). Idéalisme, le terme est on ne peut plus approprié, car déjà à l’époque les actes des États-Unis n’étaient pas à la hauteur de ce qu’ils prêchaient ; et car la réponse du public autrichien fut à l’opposé de ce qu’espéraient les USA. Au lieu d’une exhortation morale, ils virent une ingérence étrangère face à laquelle ils se radicalisèrent dans leur nationalisme – et dans leur antisémitisme inhumé sans avoir été tué.

Un trait commun aux peuples, souvent flatté par leurs dirigeants, semble être de préférer l’oubli au souvenir – car dans les souvenirs on trouve des choses dont on a honte, dont on sait qu’elles ne sont pas défendables. C’est le cas des ex-empires européens face à la décolonisation ; et des pays ayant collaboré avec le 3è Reich, qui ont vite fait une fois passée la Libération d’endosser le costume de victimes n’ayant rien à se reprocher, oubliant au plus vite leurs propres torts et pensées nuisibles. C’est ainsi que, loin de se disqualifier, Waldheim est devenu par son déni buté et insensé – même si j’étais sur place je n’ai rien vu, rien entendu, je ne savais rien – et les sous-entendus rances de sa ligne de défense (nous contre le reste du monde, nous contre les juifs) le candidat parfait sur le fond en plus de l’être sur la forme. Comme les leaders populistes actuels, Trump et tous les autres, Waldheim a absous son électorat de sa mauvaise conscience, en affirmant crânement qu’il la partageait et en était fier. Flatter la mauvaise part de l’homme a toujours été le chemin le plus court pour gagner une élection – et tant pis pour ceux qui en souffriront les conséquences.

THE WALDHEIM WALTZ (Waldheim walzer, Autriche, 2018), un film de Ruth Beckermann. Durée : 93 minutes. Sortie en France indéterminée.