MARLINA THE MURDERER IN FOUR ACTS : un monde sans hommes

En racontant l’épopée vengeresse à travers une île indonésienne d’une Salomé violée, Surya Mouly fait le tableau d’une reconquista féminine du monde, moins comique qu’elle en a l’air : trait assez méconnu du public cannois, celui-ci a parfois tendance à se mettre à rire un peu n’importe quand et n’importe comment.

Quelque part en Indonésie, une jeune femme reçoit la visite de cinq hommes, qui organisent paisiblement sa tournante tandis qu’elle leur fait la cuisine. La longue séquence d’ouverture de Marlina supporte la comparaison avec celle d’Inglourious Basterds : le temps est étendu au maximum, laissant transparaître l’extrême violence des rapports sous l’extrême politesse des échanges – trait tarantinien peut-être plus net encore que l’exercice de style à la Sergio Leone. La question, bien-sûr, est de savoir ce que Marlina met dans les assiettes ; nouveau trait tarantinien : on n’est pas déçu, et les cadavres s’empilent. Nul spoiler ici : il suffit de lire le titre.

La référence à Tarantino contenue dans le titre évoque aussi la structure en chapitres de Kill Bill ; mais il est peut-être temps d’arrêter la comparaison, d’autant que Surya Mouly est suffisamment célèbre en Indonésie (135 000 abonnés sur Twitter!) pour pouvoir se passer de référents occidentaux. Si tous deux racontent la vengeance d’une femme, l’hommage cinéphile ne prend pas tellement de place que cela chez la réalisatrice. Les paysages immenses rappellent le western, l’histoire est celle d’une vengeance, mais il y a derrière ce vernis dandy une véritable fougue féministe que le réalisateur de Boulevard de la Mort mêle toujours à un humour et à une mise à distance que l’on ne retrouve pas ici.

De fait, on ne peut réprimer un frisson d’angoisse lorsque la salle de la Quinzaine lance un tonnerre d’applaudissements au moment où l’un des violeurs se fait décapiter par ses victimes. A part dans la salle cannoise un peu azimutée, nulle véritable jouissance à l’idée de « tuer le méchant ». La mort donne lieu aussitôt à une douloureuse scène d’accouchement entre femmes enfin seules. Le bébé de Novi, l’une des héroïnes, semble alors n’accepter de sortir qu’au terme de l’éradication complète des coupables de la séquence d’ouverture ; comme dans Mad Max : Fury Road l’une des « pondeuses » regrettait de laisser naître un bébé dans un monde dominé par l’infâme Immortan Joe.

Surya Mouly dresse le portrait d’un monde sadique et injuste, où l’on n’est jamais si bien servi que par soi-même

D’un chapitre à un autre, la mélancolie le dispute ainsi à la jubilation. Aussi forte soit-elle, cette Jennifer Lawrence indonésienne (on croirait voir la Katniss de Hunger Games quand elle dégaine son sabre) traîne avec elle le visage de son agresseur comme une horrible image rémanente, tandis que le corps décapité du violeur la suit littéralement pendant une bonne partie du film. Du policier qui ignore sa plainte en suggérant qu’elle s’est laissée faire, à cette fillette, seule à consoler Marlina lorsqu’elle finit par fondre en larmes, Mouly dresse le portrait d’un monde sadique et injuste, où l’on n’est jamais si bien servi que par soi-même – ou par les fillettes « élevées pour être aussi fortes que les garçons ».

Marlina était projeté juste après Nothingwood, en ce 23 mai aux trois réalisatrices à la Quinzaine. De l’Afghanistan à l’Indonésie, de Sonia Kronlund à Surya Mouly, l’image de la conquérante était la même. Et puisque l’île où se déroule l’épopée vengeresse de Marlina est à majorité chrétienne, comme le suggèrent quelques indices, la conquête n’est pas celle de pays musulmans, mais bien celle des terres masculines.

MARLINA, THE MURDERER IN FOUR ACTS (Indonésie, 2017). Un film de Surya Mouly. Avec Dea Panendra, Egi Fedly, Marsha Timothy. 1h33. Prochainement