LA DEFENSA DEL DRAGON, perpendiculaire pépère

Mis en scène comme une partie d’échecs un soir de pluie, La Defensa del Dragon raconte comment un professeur de maths à la retraite vit le sentiment de sa propre médiocrité. Indice : pas très bien. Malheureusement, l’empathie excessive de la réalisatrice donne un film qui ne va pas très bien non plus.

Avant la projection de son premier long-métrage à la Quinzaine des Réalisateurs, Natalia Santa n’arrivait pas à prendre la parole, suscitant une salve d’applaudissements consolateurs plus nourris que ceux qui accompagnèrent le générique de fin. Son film ne semble pas conçu pour générer un enthousiasme sans limite, il faut dire : l’histoire est celle d’un vieux prof de maths amateur d’échecs, dont on suit les pérégrinations sociales (il forme son successeur, il perd en public) et sexuelle (il se masturbe devant un tableau de femme à la cravache, tripote malgré lui sa voisine folle d’amour).

Le rythme est extrêmement lancinant, si bien qu’on en vient à considérer comme des péripéties les moments où la caméra quitte ses confortables cadrages parallèles aux murs ou perpendiculaires aux chaises pour se risquer à filmer en diagonale. Un systématisme stylistique qui n’est pas sans cohérence dans un film centré sur les échecs, mais qui se manifeste, esthétiquement, par une morosité spectaculaire. Les affiches sur la Croisette annoncent bien des adaptations ciné des emojis et des biscuits en forme d’animaux, on peut bien prendre les devants et considérer La Defensa del Dragon comme l’étape d’après : l’adaptation du concept de perpendicularité.

On comprend, et on admire, que la Quizaine ait pris la décision (pour la première fois de son histoire ?) de ne programmer, en ce 24 mai 2017, que des réalisatrices – Sonia Kronlund, Surya Mouly, Natalia Santa. Et l’on serait bien mal avisé de ne pas prendre en compte, dans l’appréciation de cette Defensa del Dragon, le fait qu’il s’agisse d’un premier film. Mais, alors que Sonia Kronlund plongeait dans la société hyper-misogyne de l’Afghanistan, et que Surya Mouly écrivait sa version indonésienne de Kill Bill, Santa retourne filmer les vieux messieurs entre eux.

L’absence de témérité politique se double d’une absence totale de témérité formelle

A une femme décorative près, à qui Santa fait l’aumône d’un plan, les joueurs sont tous masculins ; et devant l’histoire d’amour qui voit ce vieux bonhomme séduire sans rien faire sa voisine, sosie latino de Gemma Arterton d’à peine 20 ans, on se dit que les réalisateurs ont assez filmé ce genre de fantasmes pour que les jeunes réalisatrices se mettent à faire pareil. L’absence de témérité politique se double d’une absence totale de témérité formelle : parce que son film a pour noyau le motif de l’échiquier, Santa cadre des petits carrés partout, autant qu’elle peut, jusqu’à la maniaquerie, quadrille l’image en permanence. C’est cohérent, mais triste à en mourir.

On aurait volontiers fait confiance à ce trait de caractère maniaque, mais il se double d’une certaine paresse au montage, qui fait commencer presque systématiquement les scènes par un gros plan, pour couper vers un plan plus large dans l’axe – pas un seul travelling de tout le film. Une dernière fois, on peut plaider la cohérence : les joueurs d’échec sont des gens assis, on peut comprendre que la caméra ne bouge pas. Mais si c’est pour raconter la même histoire que les films de vieux messieurs solitaires réalisés depuis des décennies, pourquoi ne pas plutôt se mettre debout à un moment donné, et essayer d’aller voir ailleurs ?

LA DEFENSA DEL DRAGON (Colombie, 2017), un film de Natalia Santa. Avec Gonzalo de Sagarminaga, Hernan Mendez, Manuel Navarro. 1 h 20. Date de sortie : indéterminée.