John McTiernan : « La musique est morte avec Beethoven »

Invité d’honneur du 2e Sofilm Summercamp, John McTiernan répondait à la question « Comment mettre en scène un film d’action ? » à l’occasion d’une masterclass animée par le critique Emmanuel Burdeau. Une conversation qui situe l’oeuvre du maître entre influence shakespearienne, amour de la culture classique et approche anthropologique. 

« J’ai une comédie shakespearienne en tête pour chacun de mes films d’action » : une chose est sûre, John McTiernan, l’invité d’honneur du 2e So Film Summercamp, pensa très fort au Songe d’une nuit d’été pour Piège de cristal. Aussi fort qu’il pensa à la 9e Symphonie de Beethoven. C’est là, dans ce désir de comédie et de légèreté, que Shakespeare et le compositeur sourd allaient se rejoindre : avec l’un on parlerait de « merry », de gaieté, avec l’autre d’« hymne à la joie ». Concernant la musique, McTiernan n’y va pas de main morte : « J’ai cette théorie selon laquelle la musique est morte avec Beethoven ». Il cite également Michel-Ange pour la sculpture. Un vrai Hans Gruber nourri à la « culture classique ». Qui lâche quelques « fuck » au passage. Ces « fuck » s’appliquent surtout au cinéma qui, selon lui, n’a pas encore trouvé son génie. McTiernan, qui a le goût des longues scènes non dialoguées et musicales, se souvient qu’il y eut un expert en la matière : « It’s fucking Kubrick ! »

Shakespearien, le maître du cinéma d’action montrerait avec Piège de cristal un monde transformé, furieusement romantique, où l’amour triomphe au petit matin (la pièce est l’anti-Roméo et Juliette, le film de McTiernan est une comédie de remariage) ; un monde renversé « où le clown devient prince et le prince devient clown ». A la tombée de la nuit, Bruce Willis, qui est surtout connu en 1988 comme acteur comique depuis la série Clair de lune, se change en personnage héroïque : « Bruce incarnait le type du « smart ass » un peu énervant. Sur les 500 lignes de l’écran télé, ça fonctionnait. Pas pour Die Hard. On s’est dit que son personnage serait plus intéressant s’il devenait vital pour lui de devenir quelqu’un de courageux. » En Shakespeare du film d’action qui transforme le prince en clown et vice versa, John McTiernan s’amuserait à inverser les rôles entre John McClane et Hans Gruber. John serait l’homme « perdu » (« he’s lost and he knows it »), Hans le raffiné, un descendant du méchant hitchcockien. L’amateur d’art Van Damme dans La mort aux trousses par exemple. Il faudra attendre L’affaire Thomas Crown (1999) pour voir un gentil sophistiqué, « well-educated », chez McTiernan.

« Bruce Willis incarnait le type du « smart ass » un peu énervant. Sur les 500 lignes de l’écran télé, ça fonctionnait. Pas pour Die Hard. »

LA MORT AUX TROUSSES d'Alfred HitchcockEt si justement avec ce remake, « mon film préféré » a-t-il répété, il avait réalisé sa Mort aux trousses ? A sa descente de train, Roger Thornill se déguise en bagagiste. C’est parce qu’ils sont plusieurs à porter l’uniforme dans l’enceinte de la gare que Roger Thornhill échappe à ceux qui veulent lui nuire (il vit dans un monde de doubles et de simulacre). C’est parce qu’il n’est pas le seul à être vêtu d’un pardessus et d’un chapeau melon, référence au Fils de l’homme de Matisse qui décore son bureau, que le gentleman cambrioleur Crown se rend invisible dans le Musem of Modern Art. Le spectateur qui découvre le film croit qu’il vient restituer le Saint-George majeur au crépuscule. En réalité, le tableau de Monet est revenu depuis un moment. Il se dissimulait sous la copie d’un Pissarro prêté au musée par Crown en attendant que l’oeuvre volée regagne l’aile impressionniste.

Ce morceau de bravoure est le premier extrait choisi par le modérateur de la masterclass, Emmanuel Burdeau. Sa virtuosité, sa musicalité, son sens du découpage, doivent beaucoup à John Wright, le monteur attitré de McTiernan. La scène commence avec Crown planté au milieu de l’entrée du musée, son chapeau à la maison et qui tourne sur lui-même, comme pour s’assurer d’être vu après avoir été invisible. « Let’s play ball » dit-il avant de nous perdre. « J’aime travailler à partir d’archétypes » explique McTiernan. Cette réplique est un clin d’oeil au joueur de base-ball Babe Ruth. Les spectateurs américains ne peuvent pas passer à côté, comme il l’explique, debout, dans cette vidéo :

« Fâcheuse rencontre au clair de lune » dit Obéron, le roi des elfes du Songe d’une nuit d’été. Chez McTiernan, les rencontres sont fâcheuses parce qu’on se confronte à l’altérité. »

Un faux Pissaro diurne qui se change en vrai Monet nocturne, sinon crépusculaire. Cette métamorphose est du pur McTiernan. Un cinéma du rêve, pour lui « l’expérience la plus dénuée de sens et en même temps la plus significative ». Un cinéma encore une fois shakespearien dans l’alternance entre le jour et la nuit. C’est vrai pour Piège de cristal, et ça l’était déjà pour Predator qu’il réalise juste avant et qui ressortira le 17 août en copie restaurée grâce à Capricci (le résultat est somptueux). Au clair de lune, l’invisible et le visibleTHOMAS CROWN de John McTiernan permutent. Le Predator ne se camoufle plus. Un Schwarzy couvert de boue se fond dans le décor. « Fâcheuse rencontre au clair de lune » dit Obéron, le roi des elfes du Songe d’une nuit d’été. Ces rencontres sont fâcheuses parce qu’on se confronte à l’altérité, à un autre milieu, à une autre culture. C’est le caractère anthropologique de McTiernan, ancien étudiant dans la discipline, que Burdeau aura su mettre en avant à travers une série d’extraits de Predator, A la poursuite d’Octobre Rouge et Le 13e Guerrier. A chaque fois, il est question d’adaptation, d’apprentissage d’une langue, de transition d’une langue étrangère à l’anglais comme langage commun – et comme convention hollywoodienne. Avec l’anthropologie, il y a enfin le caractère humain, biologique, organique de l’oeuvre de McTiernan, l’homme qui a merveilleusement filmé tout ce qui peut saigner.

Puisqu’il est question chez McTiernan de places qui peuvent changer à tout moment, cette vidéo en bonus, où il est question de ce que l’on appelle aux Etats-Unis « la chaise du gros ». 

Le 2e Sofilm Summercamp s’est déroulé du 30 juin au 3 juillet 2016