TAG, la critique dont vous êtes le héros

Comptant parmi les dernières folies en date du prolifique et insaisissable Sono Sion (réalisateur de cinq longs-métrages plus un téléfilm pour la seule année 2015), Tag appartient au genre des films à twist final. On ne prend donc conscience d’une grande part de son sens qu’une fois le récit parvenu à son terme ; et révéler ce sens à des spectateurs n’ayant pas vu le film serait un spoiler dans sa traduction littérale – un gâchis. La critique qui suit est donc séparée en deux parties : une pour ceux qui n’ont rien vu, et une autre pour ceux qui savent de quoi il retourne.

Tag démarre pied au plancher, avec une furie telle que l’on se demande s’il n’est pas en train de brûler l’intégralité de ses ressources narratives en cinq minutes à peine. Deux cars emmenant en voyage scolaire des classes de lycéennes sont sectionnés en deux par une force inexplicable – et il en va de même pour le corps de toutes leurs passagères, hormis l’héroïne Mitsuko sauvée par un concours de circonstances. Quand tous vos personnages sauf une meurent d’un coup sec, que peut-il bien rester à faire ? La réponse apportée par Sono Sion consiste à transplanter la survivante dans un autre espace, en procédant non pas par le voyage du road movie mais par le (faux) raccord. Mettant en pratique les principes du surréalisme (mouvement cité explicitement au cours du film) Tag bouleverse d’un plan au suivant, souvent de simples champ-contrechamp, les lieux, les costumes, et parfois jusqu’aux visages de ses personnages. Réalisateur suffisamment aguerri et doué pour savoir que par le montage il peut tout faire fonctionner au sein d’une histoire, tout raccorder, Sono Sion s’affiche en disciple de Buñuel ou Lynch, ces maîtres qui ont montré que le cinéma pouvait être l’art surréaliste par excellence.

Le souci pour les personnages de Tag, et par ricochet pour son public, est que la progression du cadavre exquis de son récit est jonchée de dizaines de cadavres tout court. L’unique invariant du film est que tout le monde y meurt, à chacune de ses étapes. Cette répétition qui devient axiome instaure une ambiance oppressante au dernier degré, une peur panique aiguë comme on n’en ressent que rarement dans une salle de cinéma. Parce que le point d’arrivée (l’hécatombe) est certain, tandis que le chemin pour y parvenir (le mode opératoire, l’instant de son déclenchement) est rendu impossible à anticiper par le fonctionnement dérégulé du film, hors de tout cadre. Chaque arrière-plan, hors-champ, coupe dans le montage devient source d’angoisse. Tag est notre ennemi, tout comme les mondes où il fait évoluer Mitsuko et ses semblables sont pour elles (car le casting du film est, jusque dans les nombreuses figurantes, intégralement féminin – ce qui est justifié par l’explication finale) un péril mortel incessant. Fondée sur un alliage dantesque de folie et de maîtrise, leur course contre la mort est insensée et époustouflante.

On rappelle que tout ce qui se trouve en dessous de cette ligne fait office de spoiler (sauf la conclusion : par son twist final le film d’horreur déchaîné et surréaliste qu’est Tag se double d’un puissant brûlot féministe)

Résumé en une phrase, le fin mot de l’histoire est que Tag renverse le jeu vidéo de type die and retry, pour nous le faire vivre du point de vue supplicié et brisé de l’avatar que l’on y contrôle. Les jeux die and retry font passer la progression du joueur par la mort inévitable du personnage qu’il dirige ; c’est seulement en tombant dans un piège, en ratant un mouvement millimétré, que l’on découvre la façon de passer l’obstacle à l’essai suivant (comme le héros incarné par Tom Cruise dans Edge of tomorrow). La narration et le montage de Tag structurent le film comme un de ces jeux, mais sa mise en scène nous positionne du côté de celles qui en subissent les effets : les morts sans fin, les humiliations subies à répétition, une existence transformée en cauchemar voué à être reconduit à l’infini – la condition inhumaine du personnage de jeu vidéo. Le moteur de Tag est le développement par son héroïne d’une conscience de cette condition, et par conséquent d’une rébellion contre celle-ci, afin de mettre un terme au cauchemar.

L’unique échappatoire pour un avatar étant le game over (de la même manière que le héros du Truman show doit forcer la fin de l’émission de télévision pour obtenir sa liberté), la révolte de Mitsuko trouve son aboutissement dans le choix de se donner la mort, pour de bon, directement sous les yeux du joueur/apprenti dieu cause de tous ses malheurs et de ceux de ses congénères. Le brillant et mordant supplément d’âme du film de Sono Sion vient de cette stricte répartition des rôles entre hommes et femmes. Les premiers s’arrogent le droit d’être des sujets qui jouent, contrôlent, manipulent ; sous leur joug les secondes se voient réduites au rang d’objets, elles sont manipulées, exploitées, violées symboliquement (la scène où le vent vient gratuitement soulever les jupes et révéler les culottes) ou réellement. Les femmes sont les personnages prisonniers des jeux vidéo/fantasmes des hommes. Par son twist final le film d’horreur déchaîné et surréaliste qu’est Tag se double d’un puissant brûlot féministe.

TAG (Riaru onigokko, Japon, 2015), un film de Sono Sion avec Reina Triendl, Mariko Shinoda, Erina Mano. Durée : 87 minutes. Sortie en France indéterminée.