SUPERSTAR de Xavier Giannoli

Martin Kazinski, un type sans histoire, devient une idole du jour au lendemain et envahit les écrans : Xavier Giannoli se trompe de cible en visant la télé-poubelle alors que tout dans son film accuse les réseaux sociaux.

S’il fallait faire honneur à Superstar, on n’en retiendrait seulement deux scènes antinomiques. Dans la première, Martin Kazinski (Kad Merad) se découvre objet de curiosité et d’admiration pour les usagers de sa ligne de métro. A la grande surprise de ce type « banal » (nous verrons que le mot mérite ses guillemets), tous l’interpellent et le tiennent en joue avec leur portable pour immortaliser ce moment qui n’est grand qu’à leurs yeux. Tenir en joue, oui, car Superstar est une sorte de film de braquage où les téléphones mobiles remplacent les flingues. On n’y vole pas des biens ou de l’argent, mais de l’image. Rien de plus normal de voir plus tard les portables remplacés par des chaussures. Pour la même raison qui lui valait d’être célébré – à savoir aucune –, voilà Martin conspué par le public d’un match de basket amateur, pris soudain en grippe par des spectateurs qui lui lancent leurs pompes à la figure. La violence est la même dans les deux cas, alors tentons l’analogie entre le smartphone et la chaussure : prendre en photo une personne qui n’a rien demandé revient à piétiner son visage.

Superstar serait donc une charge contre les paparazzi avec deux spécificités : nous sommes tous devenus des paparazzi et nous sommes tous devenus des cibles pour notre prochain. Si Martin avait de la jugeotte, il filmerait à son tour ceux qui le filment dans la rue et compterait sur un effet d’emballement pour faire péter cette boucle autophage. Il n’en a pas, parce que Superstar n’en a pas non plus.

Ce qui est décrit dans les deux scènes choisies s’impose comme la transcription IRL, « dans la vie réelle », des comportements typiques des réseaux sociaux. Les lovers contre les haters, les amateurs contre les contempteurs : les idoles du matin sont brûlées l’après-midi (ça marche rarement dans l’autre sens) et par un formidable effet boule de neige, le phénomène croît à chaque fois à vitesse exponentielle. Superstar donne corps à ce que les rapports virtuels ont de moins glorieux. Il aurait pu éclairer la face cachée de Social Network. A la place, ce n’est qu’un sombre dérivé de Network, une énième diatribe ratée contre la télévision. Qu’il nous soit permis de penser que Xavier Giannoli, plus inspiré sur A l’origine, ait commis deux erreurs majeures (on fait tout par deux dans cet article). Il s’est d’abord trompé de cible. Il s’en prend à la télé-poubelle sans se rendre compte apparemment que tous les griefs qu’ils listent à son encontre sont bien davantage typiques des réseaux participatifs. La télévision n’y est pas un élément moteur. Elle ne fait que prendre le train en marche. On pourrait même dire qu’elle ne joue aucun rôle, puisqu’en validant un phénomène, elle l’enterre, elle le ringardise, elle le soustrait au public qui l’a fait naître. Giannoli a-t-il peur des raisons ou est-ce le roman de Serge Joncour, L’idole, dont est tiré le film, qui a placé la fiction sur les mauvais rails ? Superstar préfère s’ébrouer dans la démagogie anti-télévision.C’est plus facile, mais ça ne lui réussit pas pour autant, car à force de dénoncer les supposés salauds, le film fait leur jeu. Les producteurs considèrent leurs téléspectateurs comme des veaux ? Rien ne vient les détromper.

L’animateur vedette a le malheur de faire remarquer au pauvre Martin qu’il est « banal ». Colère d’un autre invité qui se met aussitôt dans la poche le public en faisant remarquer que nul n’est « banal », que la télévision nous traite mal, et bla et bla. Laissons à Xavier Giannoli sa définition du mot « banal » pour nous concentrer sur ce qu’il en fait. Martin fait ses courses au supermarché et ce sont les gens « banals » qui viennent vers lui (ce sont eux qui se présentent comme tels). Qu’avons-nous autour du héros ? Une véritable cour des miracles. Des gens laids, au chômage, mal habillés : c’est donc ça la « banalité » dans Superstar. On croyait qu’il était question d’absence de traits distinctifs, mais non : la peuplade, elle est là, dans les rayons, à vous éructer au visage qu’elle est fière d’être médiocre, qu’elle revendique d’être une meute grossière et méprisable. On comprend alors que pour Giannoli, sur ce coup en tous cas, banalité est synonyme de laideur. Une laideur que le film, pas bégueule, partage souvent, notamment avec son interprète principal, Kad Mérad. Visiblement livré à lui-même, il ne s’épargne rien et traine sa mine de Droopy tout au long de ce calvaire qui n’a pas de raison d’être. C’est le second défaut rédhibitoire de Superstar.

Tout au long de son parcours, Martin ne demande qu’une seule chose : pourquoi tout cela arrive-t-il ? C’est justement la question que le film aurait dû nous empêcher de nous poser. Il aurait dû se contenter de l’abstraction kafkaïenne d’un parti-pris absurde : Martin devient célèbre parce que tout le monde, en même temps, se demande quelle est son histoire. Au lieu de cela, il répète tellement ce « pourquoi ? » que l’on finit forcément par se le demander. Et comme le film n’a pas de réponse, on a l’impression au final d’avoir lu la mauvaise dissertation d’un élève maso qui aurait souligné lui même au feutre rouge toutes les fautes et erreurs de son devoir.

 

SUPERSTAR (France, 2012), un film de Xavier Giannoli, avec Kad Merad, Cécile de France, Louis-Do de Lencquesaing, Cédric Ben Abdallah. Durée : 112 min. Sortie en France le 29 août 2012.