Brive 2015, le meilleur de la compétition

Edition en forme de passage de relais cette année à Brive : Elsa Charbit a succédé à Sébastien Bailly, qui a fondé le festival il y a 11 ans avec Katell Quillévéré. Le bon niveau de la compétition laisse augurer du meilleur pour la suite.

BOA NOITE CINDERELA de Carlos ConceiçãoLes réalisateurs européens étaient assez rares à trouver cette année en compétition, peut-être parce que le format du moyen-métrage est moins répandu à l’étranger qu’en France. Néanmoins, il faut saluer un très beau film portugais (déjà présenté à la Semaine de la critique l’année dernière), Boa noite Cinderela, relecture érotique du conte de Cendrillon. Au coeur d’une forêt luxuriante, un prince et son valet s’amusent à se laver les pieds et collectionnent les chaussures. Lorsque Cendrillon perd un de ses souliers brillants, le prince le récupère et tente de reconstituer la paire. À la fois cérémonieux et ironique, simple et maniéré, le film se rêve comme un conte de fées queer et cruel, où le prince sacrifie sa princesse pauvre pour des plaisirs plus dandy. Si Boa noite Cinderela semble appliquer un peu trop sagement les enseignements de quelques maîtres (Monteiro, Eugène Green), reste que cet exercice de relecture dégage un charme indéniable et ménage quelques sublimes apparitions.

Vainqueur du Grand Prix Europe, Motu Maeva de Maureen Fazendeiro est pourtant un premier film français produit par le GREC. Présenté comme un « documentaire expérimental », il revient sur la vie de Sonja, aujourd’hui très vieille dame retirée en Bourgogne, à travers le montage de ses archives en Super 8. Mêlant le portrait du lieu actuel où vit Sonja (filmé lui aussi en Super 8) et le déroulé d’une vie de voyages, Maureen Fazendeiro parvient à un habile alliage d’évocations éparses, liées par la voix de la vieille dame qui remonte le fil du temps. Film de montage réussi, Motu Maeva vaut aussi par le fantasme qu’il réussit à faire naître : celui de filmer tous les lieux, passés et actuels, comme des îlots du bout du monde, perdus dans des coins de la mémoire.

NOTRE DAME DES HORMONES de Bertrand MandicoPour poursuivre avec le palmarès, il faut parler de Notre-Dame des Hormones de Bertrand Mandico (dont deux courts métrages, Boro in the box et Living Still Life, sont sortis en salles l’année dernière) qui a reçu la mention spéciale du jury. Filmé dans un superbe 16 mm et rempli de trouvailles formelles, le film plonge dans la psyché fantasque de deux actrices qui traversent une crise de la cinquantaine hyper sexuelle. Couleurs chatoyantes, scintillements inexpliqués et, soudain, une bête visqueuse et velue, dotée d’une trompe suggestive, qui s’immisce entre elles deux. Tour à tour animal de compagnie, démon capricieux et objet de désir, la bête amène le film sur le terrain du loufoque, du sensuel et du grinçant. Tous ces éléments hétérogènes prennent ensemble, grâce au plaisir non dissimulé des deux actrices à faire divaguer la fiction.

Grand vainqueur du festival (prix Format Court, prix du public et grand prix France), Comme une grande d’Héloïse Pelloquet défend l’exact inverse du cinéma de Bertrand Mandico : dans ce film de transition-vers-l’âge-adolescent, la réalisatrice suit sur quatre saisons Imane, une gamine de Noirmoutier qui aime bien se filmer via la webcam de son ordinateur. Le film, qui aurait pu être plongé dans la vivacité des habitudes des ados (tout filmer, tout poster, tout regarder) préfère le terrain plus sage de la chronique naturaliste et alterne un peu mécaniquement scènes sur le vif et étapes jalons de la vie d’Imane (elle a ses règles, elle se présente aux élections spécial jeunes…). A l’image de son titre, le film est un peu niais, trop mignon et encadré pour ne pas faire regretter Manue Bolonaise, le premier moyen métrage de Sophie Letourneur qui, filmant le même âge, se révélait autrement plus caustique et frondeuse.

Lupino trouve dans ses meilleurs moments un véritable pouvoir d’évocation, en partant de rien : un visage qui laisse l’action hors-champ, une danse solitaire, un ado qui en enlace un autre pour l’étrangler tout en lui murmurant des secrets.

LUPINO de François Farellacci Prix spécial Ciné + et prix du jury jeunes, Lupino de François Farellacci adopte une forme documentaire très dense pour filmer le quotidien désoeuvré d’une bande jeunes corses des alentours de Bastia. Suivant de bout en bout la piste de la longueur (des plans, des histoires racontées), Lupino trouve dans ses meilleurs moments un véritable pouvoir d’évocation, en partant de rien : un visage qui laisse l’action hors-champ, une danse solitaire, un ado qui en enlace un autre pour l’étrangler tout en lui murmurant des secrets.

Prix Ciné +, Ton coeur au hasard d’Aude-Léa Rapin (déjà vainqueur du Grand prix à Clermont-Ferrand) fait le pari d’une construction en grands blocs de durée : trois temps longs où un jeune homme légèrement bègue rencontre trois femmes (une inconnue sur un parking, sa grand-mère, une autre inconnue sur un parking, de jour cette fois). Performance d’acteur, le film parvient à déjouer son esthétique « filmé dans l’urgence » (caméra portée en constante oscillation) pour composer une structure intéressante, où le héros est constamment écartelé entre l’horizon et le souvenir de la veille. D’où ses larmes, à retardement, très belles.

LA TERRE PENCHE de Christelle LheureuxQuelques mots aussi pour évoquer les oubliés du palmarès, ceux pour qui on regrette la concentration des prix. Avec La terre penche, Christelle Lheureux (La Maladie blanche, Madeleine et les deux Apaches) abandonne la vidéo expérimentale pour la pellicule et la fiction. Pourtant, c’est toujours un rapport médiatisé au réel qu’elle travaille. Dans La terre penche, ce sont les personnages qui ferment les yeux pour faire apparaître des mondes : l’histoire est toute simple en apparence, c’est un boy meets girl sur les plages normandes. Pourtant, au fil de la journée, les fantasmes, les rêves, les peurs du duo créent un double fond troublant à la fiction. C’est ce qui donne toute sa densité au rapprochement final, à la fois minimal et hyperpuissant.

Plongée sans tubas dans les nuits de l’hippodrome de Vincennes, Nocturnes est un film de fantômes, à la fois dédié à la fièvre des parieurs et qui ménage de bout en bout un rythme hypnotique.

NOCTURNES de Mathieu BareyreEnfin, le premier film de Mathieu Bareyre, Nocturnes (déjà présenté au Réel) contenait quelques unes des plus belles images du festival. Plongée sans tubas dans les nuits de l’hippodrome de Vincennes, Nocturnes est un film de fantômes, à la fois dédié à la fièvre des parieurs et qui ménage de bout en bout un rythme hypnotique, comme en décrochage par rapport à l’excitation syncopée qui règne dans le lieu. La chose est assez rare pour être soulignée : dans Nocturnes, Mathieu Bareyre adopte non le point de vue de ses personnages mais celui de son lieu, masse tournoyante et sombre qui observe, via ses moniteurs à pixels disposés un peu partout, les quelques âmes qui l’arpentent encore. D’où la placidité du regard alors que les corps exultent, d’où l’impression d’avoir capté des images parvenues avec retard d’une étoile morte.

Les 12e Rencontres du moyen métrage de Brive se sont déroulées du 14 au 19 avril 2015