CHELLI, poids lourd du cinéma israélien

Une histoire de petits pois, chiche ? Rassurez-vous, l’imagerie déployée par Asaf Korman ne se résume pas à cette graine pour faire germer idées, symboles, émotions dans Chelli, drame intime et bouleversant sur la relation (trop) fusionnelle de deux soeurs.

 

Les deux sœurs au cœur de Chelli sont incarnées par Dana Ivgy et Liron Ben Shluch. La première interprète une jeune femme aux capacités mentales limitées, la seconde sa sœur courage. La première est amie avec le réalisateur Asaf Korman depuis le lycée, la seconde en est l’épouse en plus d’être la coscénariste du film. A priori distinctes, lions ces informations sur la nature des relations entretenues par les actrices et par leurs personnages. Car c’est possiblement le degré d’intimité de ce trio créatif qui légitime et explique la mise en projet du film et sa réussite. Il sert la relation amour-haine des deux sœurs, son équilibre délicat. Il facilite aussi la mise en confiance de Dana Ivgy dans son interprétation d’une handicapée mentale, en particulier quand elle partage l’écran avec des acteurs qui ne feignent pas de l’être. Et il joue encore quand les deux femmes accueillent un étranger dans leur lit, l’homme étant le bienvenu sans être à son aise, reçu avec générosité et méfiance comme le spectateur dans ce cocon sororal. Le drame de ces sœurs est bien celui d’avoir été trop longtemps fusionnelles. Le film, et ce qui transparait de sa création, le soulignent et l’enrichissent constamment.

Or, dans un même mouvement, Asaf Korman malmène l’imperméabilité de ce monde. Ce qu’il filme dès les premières minutes, à l’intérieur de cette bulle encore intacte, ce sont les prémices de l’éclatement. Les fissures, les frontières. Ne pas faire fausse route pour autant. Étayer la notion de frontière dans un film israélien n’engage pas forcément une résonance avec les rapports du pays à la Palestine. Encore heureux, certains cinéastes de là-bas parlent toujours du conflit israélo-palestinien, mais encore heureux d’autres s’en désintéressent. Asaf Korman a d’autres aspirations, à l’instar exemplaire de Nadav Lapid qui privilégie les conflits internes (Le policier, 2011) voire intérieurs (L’institutrice, 2014). Ici, la frontière est multiple. C’est entre autres la porte que Chelli ferme à clé quand elle part travailler, laissant seule sa sœur Gabby, a priori pour mieux la protéger ; mais aussi celle du lycée dont elle est la gardienne ; et celle impénétrable du centre où elle accepte de laisser un temps sa cadette. C’est même la surface de l’eau du bain qu’elles prennent ensemble, liquide amniotique de substitution qui les accueille en son sein, zone de danger où la vie de Gabby ne tient plus qu’à un fil(et d’eau).

Liron Ben Shluch dasn CHELLI

 

Plus tard, Gabby se baigne de nouveau, dans une piscine désormais, une piscine à balles. Elle s’amuse dans cette eau composée de petites balles vertes, et l’on croit la voir nager dans un océan de petits pois. Soient les mêmes graines, emballées et congelées, que la mère des deux sœurs utilise au début du film pour se soulager quand Gabby la frappe au visage. La jeune fille se baigne, le sourire aux lèvres, dans le fruit (ici légume) de sa colère.

Gabby n’a pas à s’adapter aux autres, les autres doivent s’adapter, adapter leur regard déjà. Sa propre mère n’en étant pas capable, Asaf Korman n’hésite pas à filmer Gabby à travers ses yeux tel un zombie arrivant flou et inquiétant de l’arrière-plan, prêt à dévorer sa génitrice. Le film trouve d’ailleurs son climax lors d’une séquence bouleversante durant laquelle l’ainée, qui devait pourtant penser l’avoir regardée plus justement que quiconque et depuis toujours, doit admettre une erreur d’appréciation aux conséquences désastreuses. Elle n’a pas vu, mal lu, ce qui se déroulait sous ses yeux. Le spectateur avait lui un temps d’avance, l’un de ses nombreux privilèges quand il découvre Chelli.

 

CHELLI (At li layla, Israël, 2014) un film d’Asaf Korman, avec Liron Ben Shluch, Dana Ivgy et Yaakov Zada Daniel. Durée : 90 min. Sortie le 4 mars 2015.