GYEONGJU, la Corée en infusion

Un professeur d’université coréen exilé à Pékin revient dans son pays pour les funérailles d’un ami et, de là, décide de continuer son voyage jusqu’à la ville de Gyeongju (haut lieu touristique de Corée) à la poursuite de souvenirs de jeunesse. Malgré ce point de départ, et l’importance par la suite des soûleries au soju et du désir des hommes pour les femmes, nous ne sommes pas chez Hong Sangsoo mais chez un compatriote plus confidentiel, Zhang Lu. Son geste, sa perspective, son rythme sont fort différents, son cinéma est tout aussi passionnant. Une très belle découverte.

« Ô temps, suspends ton vol » : voilà ce qui semble arriver aux personnages qui déambulent dans Gyeongju, le film comme la ville. La journée, la nuit et le petit matin que Hyeon (Park Haeil, vu chez Bong Joonho) y passe s’étirent sur presque deux heures et demie de récit, non parce que celui-ci regorge de péripéties mais car les situations et rencontres qui y adviennent paraissent détachées de toute notion de durée, de temporalité. On ne se trouve pas face à des séquences longues, ou lentes ; mais suspendues, en pause. La maîtrise de cette posture d’équilibre arrêté est la première grande et étonnante qualité du cinéma de Zhang Lu. L’énergie de sa mise en scène n’est jamais cinétique, toujours uniquement potentielle. Il s’agit néanmoins d’une énergie et, exploitée comme c’est le cas ici, elle fournit au film une force peu commune. Par des pratiques simples mais travaillées avec le plus grand soin dans leur accentuation, leur précision, Zhang Lu transfigure des instants de vie ordinaires en scènes de cinéma bouleversantes. Un changement d’axe, une variation d’éclairage (une averse orageuse qui laisse la place au retour du soleil, en plan fixe sur un homme près d’une porte-fenêtre), un mouvement d’appareil mis en harmonie avec la chorégraphie des déplacements de personnages : la beauté inattendue peut survenir à tout moment, pour peu que l’œil d’un réalisateur soit là pour la révéler.

Dans Gyeongju la mort est dans la vie, et inversement

 

Cette idée au cœur du film d’un accomplissement par la mise en suspens des choses, la mise en congé du monde, rejoint le concept du Nirvana bouddhiste. Beaucoup d’éléments relient la Gyeongju filmée et rêvée par Zhang Lu à ce lieu physique et mental, en total détachement vis-à-vis du monde commun et de ce qui y est établi comme étant le réel. À Gyeongju les interactions avec les vivants et les apparitions des morts, les souvenirs passés et les expériences présentes, les épisodes de profonde tristesse et les digressions burlesques inopinées (les deux femmes japonaises du salon de thé, persuadées de reconnaître en Hyeon un acteur célèbre), tout s’entrelace sans signes avant-coureurs et sans effets catastrophiques a posteriori sur l’équilibre du monde. Car ce brassage est ici l’équilibre, porteur d’un apaisement étrange, comme un deuil si pleinement assimilé qu’il emplit tout l’espace autour des êtres et en eux, ayant éliminé toute lutte et toute passion. Dans Gyeongju la mort est dans la vie et inversement.

Cet envoûtement possède tous les êtres croisés par Hyeon, et peut-être tous les êtres de Corée. Si les affaires qui occupent l’âme du pays passent bien par Gyeongju (au premier rang le conflit latent avec le frère ennemi du Nord), c’est uniquement pour en être congédiées sans ménagement. Le charme apaisant agit pareillement sur Hyeon lui-même, dont la concupiscence initiale – toutes ses rencontres, fortuites ou provoquées, avec des femmes sont pour lui des flirts en puissance, quand bien même il est marié – s’éteint au cours du film ; et il agit sur nous avec lui, dans un processus de révélation semblable à ceux que créent les contes fantastiques et horrifiques. Dans Gyeongju la source de la transmission du sortilège pourrait bien être le thé, offert par les moines bouddhistes, servi au cours de cérémonies toujours soigneusement exécutées, et toutes différentes selon le type d’infusion commandé par le client. Comme autant de rites en charge de l’établissement et de la persistance de cet espace à mi-chemin de la réalité et du rêve, de la même manière que les procédés visuels de Zhang Lu sont les rites qui construisent sa mise en scène si particulière et éloquente.

GYEONGJU (Corée du Sud, 2014), un film de Zhang Lu avec Park Haeil, Shin Mina, Yoon Jinseo. Durée : 145 min. Sortie en France indéterminée.