Les Palmes d’Or qui ont fait l’histoire… et celles restées sans histoire

Par sa manière d’adopter en apparence les traits les plus radicaux du cinéma de festival (dans sa durée et sa provenance, sa densité et son exigence vis-à-vis du spectateur), et sa consécration à Cannes malgré ou grâce à cela, Winter sleep a ravivé le débat sur l’existence de « bonnes » et de « mauvaises » Palmes d’Or. La question n’a pas vraiment d’intérêt sur le moment, mais comme le bon vin elle gagne en valeur en évoluant avec le passage du temps, vers une nouvelle forme : quelles sont les Palmes qui sont passées à la postérité, et celles qui sont tombées dans l’oubli ?

 

Afin de disposer du recul nécessaire pour juger l’empreinte laissée par un film sur son époque et celles ultérieures, on ne se permettra pas de juger les vainqueurs cannois datant de moins de dix ans. Dix ans, cela permet justement de tomber sur un premier cas de divergence très marquée : on se souvient à peine un peu, voire franchement pas du tout, du Fahrenheit 911 de Michael Moore, Palme d’Or 2004 ; mais on se souvient beaucoup, et même à la folie, du Elephant de Gus Van Sant, Palme d’Or 2003. L’explosion ardemment souhaitée par Michael Moore s’est vite réduite à un pétard mouillé, quand le brasier artistique et émotionnel allumé l’air de ne pas y toucher par Gus Van Sant enflamme toujours les âmes et les films.

 

Il n’y a pas grand-chose de surprenant à trouver des Palmes américaines dans les rangs de celles qui ont marqué (et marquent encore) l’histoire, étant donné la force de frappe de ce cinéma. Mais même ce pays peut connaître des ratés, y compris au sein de ses âges d’or. À cheval entre la fin des années 80 et le début des années 90, entre les illustres Sexe, mensonges et vidéo (1989) et Pulp fiction (1994), Sailor et Lula (1990) et Barton Fink (1991) n’ont pas rencontré le même glorieux destin. Même chose dans la décennie 1970, où perdus au milieu de M.A.S.H. (1970), Taxi driver (1976) et Apocalypse now (1979), les pourtant eux aussi remarquables L’épouvantail (1973), Conversation secrète (1974) et Que le spectacle commence (1980) sont restés autrement plus confidentiels. En remontant encore dans le temps, on découvre des américains laminés par la triomphante domination européenne, qui passa à la postérité Le salaire de la peur (1953), La dolce vita (1960), Le guépard (1963), Les parapluies de Cherbourg (1964), Blow-up (1967). Les victimes se prénomment Marty (1955) et La loi du silence (1957), réduits au silence malgré quatre oscars pour le premier – et pas n’importe lesquels, film-réalisateur-acteur-scénario – et pour le second la présence de William Wyler derrière la caméra et de Gary Cooper devant.

 

Quand deux Palmes sont décernées conjointement il semble qu’il y ait toujours un lauréat pour étouffer l’autre, comme si l’ex-aequo annoncé n’était qu’un leurre éphémère

 

Les fortunes opposées de Coppola avec Conversation secrète et Apocalypse now paraissent presque être une bonne affaire, par rapport à d’autres double palmés aux deux films glissant dans l’oubli. On pense à l’(in)évitable Bille August bien sûr (Pelle le conquérant en 1988 et Les meilleures intentions en 1992), mais Emir Kusturica, son Papa est en voyage d’affaires de 1985 et son Underground de 1995, semblent de manière assez surprenante suivre la même pente. De quoi s’inquiéter à terme pour Michael Haneke et les frères Dardenne ? Une autre malédiction, plus crédible, semble être celle des Palmes décernées conjointement. Il semble qu’il y ait toujours un lauréat pour étouffer l’autre, comme si l’ex-aequo annoncé n’était qu’un leurre éphémère. Que le spectacle commence, déjà évoqué, a perdu ce deuxième round face à Kagemusha ; comme avant lui Ces messieurs dames face à Un homme et une femme (1966) et après lui Adieu ma concubine face à La leçon de piano (1993). Une Palme « bouffée » peut aussi l’être à la suite d’un épisode cannibale ; dévorée par d’autres films du même cinéaste. Cités plus haut, Sailor et Lula et Barton Fink en ont fait les frais, jouant aujourd’hui les utilités au milieu des œuvres considérées comme majeures de David Lynch et des frères Coen. Viridiana de Luis Buñuel (1961) et Le monde du silence de Louis Malle (coréalisé avec Jacques-Yves Cousteau, 1956) ont subi le même déclassement.

 

Mais le sort le plus cruel reste celui des Palmes dépassées par leurs dauphins, lauréats du Grand Prix devenus avec le temps calife à la place du calife. Les deux cas les plus éclatants d’un tel démenti de l’arbitrage rendu par le jury du Festival ont eu lieu coup sur coup au début des années 70. L’édition de 1972 se conclut sur une historique double récompense italienne, pour La classe ouvrière va au paradis et L’affaire Mattei ; mais cette Palme ex-aequo vit désormais dans l’ombre de son Grand Prix, le Solaris d’Andrei Tarkovski. L’année suivante, rebelote avec donc L’épouvantail, et son co-lauréat anglais La méprise (quand on vous dit que les couronnements ex-aequo portent malheur), victimes a posteriori du culte voué au film de Jean Eustache, La maman et la putain. Plus près de nous, l’exemple le plus célèbre reste évidemment celui du Festival 1998, dont le jury présidé par Martin Scorsese remit la Palme à Theo Angelopoulos pour L’éternité et un jour et le Grand Prix à Roberto Benigni pour La vie est belle. Enfin, pour boucler la boucle avec le début de cet article, quel était le Grand Prix l’année du succès de l’oublié Fahrenheit 911 ?




Lire notre article Winter sleep, en avoir ou pas (une Palme d’Or)