Envoyé spécial à… Grenoble 2013

Les yeux rivés à l’écran et l’accréd autour du cou, un regard unique sur un festival atypique… Le plus ancien festival de court-métrage français a su rester une manifestation à échelle humaine, où les réalisateurs viennent comme en vacances, en compagnie d’une foule de bénévoles enthousiastes. La sélection 2013 n’était pourtant pas des plus joyeuses.

Après avoir fêté ses 50 ans fin 2012, la Cinémathèque de Grenoble organisait début juillet son 36ème Festival du film court en plein air. L’occasion de battre un nouveau record d’inscriptions : les 35 films en compétition ont été choisis parmi plus de 940 contre quelques centaines les années précédentes. Cette explosion s’explique par l’ouverture récente du festival au support numérique, qui permet de présenter des œuvres du monde entier plus facilement que la coûteuse et désormais antique pellicule 35mm.

DOZDI de Mohammad FarahaniC’est elle qui a permis la venue du jeune réalisateur iranien Mohammad Farahani, ravi d’avoir été autorisé à quitter son pays pour  présenter son premier film aux Grenoblois. Il est de coutume en France de célébrer le cinéma iranien, pour des raisons parfois plus politiques qu’artistiques, mais force est de reconnaitre la belle réussite de ce Dozdi (« Le Vol ») : en cinq minutes, Farahani transforme un coin de rue en espace tragique, oppose en silence deux femmes autour d’un bébé abandonné et se permet même le luxe de conclure sur une note d’espoir, après avoir démontré avec finesse que tout le monde à ses raisons – comme disait l’autre. Venu de Géorgie, Shavi Tuta (Le Mûrier noir) de Gabriel Razmadze est reparti avec la Mention du Grand jury, un prix honorifique pour un film inégal, aux images superbes mais au récit parfois confus. S’ajoutaient à cela une séance hors-compétition consacrée au cinéma chinois contemporain et des films venus d’Allemagne, du Québec, d’Angleterre, d’Amérique du Nord, de Russie et d’Afrique du sud.

Ô rage, Ô désespoir

Malgré ces invitations au voyage, le festival s’est caractérisé par la dureté des films en compétition. Reflets de notre époque peu encline à la rêverie, un part importante des court-métrages présentés avaient pour sujet la prostitution et les violences envers les femmes, le chômage, la guerre, l’immigration clandestine et la montée des extrémismes. L’énumération est sinistre, mais c’est surtout l’approche frontale choisie par les réalisateurs qui déçoit un peu : l’année précédente des films aussi réussis que Ce n’est pas un film de cow-boys (Benjamin Parent), La Grève des ventres (Lucie Borleteau) ou La dernière caravane (Foued Mansour) avaient réussi à traiter de sujets d’actualité (homosexualité, féminisme, précarité ouvrière) avec une fantaisie et une ampleur qui manquaient à la sélection 2013, plus uniformément tournée vers le fait divers. Ces sujets désespérants ont pourtant donné lieu à de belles réussites

Tourné aux États-Unis par un Français, Mobile Homes (Vladimir de Fontenay) refuse les clichés touristiques pour nous immerger dans l’Amérique profonde, aux côtés d’une prostituée qui, de parkings en motels sordides, tente de protéger son fils. Le film impressionne par sa rigueur, sa façon de traiter sans fard son sujet sans pourtant trop en dire ni en montrer.

AVANT QUE DE TOUT PERDRE de Xavier LegrandLa fuite d’une femme et ses enfants est également  au cœur d’Avant que de tout perdre de Xavier Legrand (prix du scénario, après avoir raflé 4 récompenses à Clermont-Ferrand). Situé dans un centre commercial, le film est construit comme un thriller au suspense toujours relancé : le visage de la mère se révèle progressivement par un jeu de miroir et il faut attendre la moitié du film pour comprendre les raisons de sa fuite. Le drame est intelligemment renforcé par la façon dont les personnages réagissent à contre-courant des attentes du spectateur : la femme battue (admirable Léa Drucker) fait preuve d’une froide détermination, sans la moindre victimisation, ses collègues lui témoignent une solidarité inattendue et Denis Menochet prête sa bonhommie à l’inquiétant mari. Plus conventionnel dans son approche, Rae d’Emmanuelle Nicot montre le quotidien d’un foyer pour femmes battues et présente les victimes d’abus comme des droguées qui doivent apprendre à vivre loin de leur conjoint « toxique », avec de fréquents risques de rechute.

Dans la catégorie « extrémismes », Sein Kampf de Jacob Zapf et La Cicatriz de José Manuel Cacareno mettent en scène des néo-nazis allemands et espagnols, mais c’est Amal d’Alain Dechères, sur la rencontre d’un démineur et d’une femme kamikaze, qui a obtenu la Coupe Juliet Berto, décernée par les membres du comité de sélection. Belle idée pour un court-métrage : le film se déroule en temps réel, limité par la minuterie de la bombe. On peut par contre être gêné par l’angélisme du propos (le démineur et la terroriste s’échangent des mots doux) et lui préférer la froideur désespérée de Solitudes (Liova Jedlicki) qui montre la relation impossible entre une prostituée roumaine victime d’un viol et le traducteur chargé de l’accompagner dans ses démarches judiciaires.

Peut-être parce qu’on attend de lui qu’il aille à l’essentiel, le court-métrage répugne aux grandes orgues de la bonne conscience. Les films les plus faibles de la sélection jouaient justement sur une symbolique appuyée : Welcome Yankee de Benoit Desjardins, odyssée de deux clandestins des Balkans alourdie par une structure à tiroir et des personnages secondaires ineptes ; Jacobo de David del Águila Perez, reconstitution insignifiante de la guerre d’Espagne ; Fuck You d’Olivier Jean, film-concept qui sombre dans l’allégorie lourdaude avec une dédicace finale au mauvais goût achevé.

Vive les champions !

Les films récompensés étaient autrement plus aboutis. Le hasard a voulu que les trois jurys du festival (Grand jury composé de professionnels du cinéma, Jury presse et Jury jeune) remettent leurs prix aux deux mêmes films. Il faut reconnaitre la puissance de ces coups de cœurs, même si un palmarès plus ouvert aurait permis de mettre en valeur les qualités de certains des autres films en compétition.

The Mass of Men de Gabriel Gauchet (Grand Prix, Prix du jury presse, Mention spéciale du jury jeune) réunit les qualités du meilleur cinéma social anglais : une interprétation admirable, une écriture concise, une forme sobre mais réfléchie, un engagement sincère mais jamais moralisateur. Au travers d’une confrontation tendue entre un chômeur au bord du gouffre et sa conseillère cynique, le film interroge les relations de pouvoir entre individus et oppose la violence morale du système capitaliste avec la violence physique de ses victimes.

LETTRES DE FEMMES d’Augusto ZanovelloLettres de femmes d’Augusto Zanovello (Prix spécial du Grand jury, Prix du jury jeune, Prix spécial du jury presse) évoque la Première Guerre mondiale avec des figurines en papier mâché qui donnent une dimension onirique à ces évènements presque vieux de 100 ans. La technique est superbement justifiée lorsque, dans les tranchées, un infirmier utilise les lettres d’amour envoyées aux soldats pour remplacer les membres manquants des combattants : les mots sur le papier guérissent alors non seulement les âmes mais aussi les corps. Situé durant la même période, Guillaume le désespéré de Bérenger Thouin raconte son histoire uniquement au travers d’images d’archives qui sont déréalisées par un commentaire fictionnel, une voix off frénétique et incantatoire inspirée par le style de Louis-Ferdinand Céline.

D’autres mondes

Et l’imaginaire dans tout ça ? Il était d’abord présent au travers des films d’animation : Toteninsel – La Isla de Los Muertos (Vuk Jeremovic), adaptation morbide et ésotérique de La Colonie pénitentiaire de Kafka ; La nuit américaine d’Angélique (Joris Cierté) qui présente le métier méconnu de scripte et évoque le classique de Truffaut comme un souvenir de jeunesse, un moment de bonheur qu’il faut ressasser de peur qu’il s’envole ; Cargo cult (Bastien Dubois), méditation sur le choc des cultures qui, comme Les Maîtres fous de Jean Rouch, montre comment des « primitifs » perçoivent sous l’angle du sacré le quotidien des « civilisés » ; Betty’s Blues (Rémi Vandenitte) conte musical  jouissif situé dans le Sud des États-Unis, terreau de la musique noire et de ses légendes.

La nuit blanche consacrée aux Festival d’Annecy a permis aux insomniaques de (re)voir des joyaux comme Harvie Krumpet d’Elliot Adam (2003) ou Pierre et le loup de Suzie Templeton (2006) et surtout de découvrir le démentiel Subconscious Password de Chris Landreth, lauréat 2013, dans lequel le fonctionnement de la mémoire est représenté sous la forme d’un jeu télévisé et les différents états psychiques du sujet sont personnalisés par des écrivains célèbres en images de synthèse (Ayn Rand, James Joyce, H.P. Lovecraft). Il ne fait aucun doute que le film, scientifiquement correct et visuellement délirant, gagne à être vu ainsi sur le coup de 4 heures du matin dans état de fatigue avancé qui fait ressortir sa force psychédélique.

AS IT USED TO BE de Clément GonzalezLa compétition a également permis de voir deux beaux petits films de science-fiction. Le russe Second Wind (Sergey Tsyss) est une errance post-apocalyptique dont la mélancolie contemplative rappelle les grandes heures de la SF soviétique. Vainqueur attendu et mérité du Prix du public (ainsi que du Prix d’aide la création) As it Used to Be de Clément Gonzalez est le résultat de l’aventure singulière d’une équipe de jeunes français invités à Johannesburg pour tourner un film en temps limité pour le concours du « 48H Film Project ». Le résultat : dans un futur déshumanisé, un professeur résigné à faire cours face à sa webcam pour des étudiants connectés retrouve le goût d’enseigner en présence d’une unique élève. L’histoire est simple, la morale touchante (la culture, ça se partage et ça se vit) et amenée au travers d’un jeu sur le hors-champ qui oppose le cadre étriqué de la webcam à l’ampleur de la salle de cours.

Film inclassable (dont classé comme « expérimental »), Une minute lumière est un exercice de style stimulant signé Roberto d’Alessandro. À la manière d’un réalisateur des premiers temps, d’Alessandro a filmé la Tour Eiffel en plan fixe depuis le Trocadéro. Il a renouvelle l’opération quotidiennement durant des mois, à des heures différentes, comme Manet face à la cathédrale de Rouen, avant d’assembler ses images en split screen. Le déroulement du temps ne se fait donc plus de façon linéaire (selon un effet désormais banal de timelapse) mais de façon fragmentaire, cubiste (plusieurs aspects de la même réalité contenus dans une seule image) à travers des dimensions parallèles qui affleurent à l’image.

UNE MINUTE LUMIERE de Roberto d’Alessandro

Un peu de bonne humeur pour finir

Parmi les rares comédies de la sélection, un film ressortait particulièrement. 216 mois (Valentin et Frédéric Potier) partage son point de départ avec le court-métrage d’Albert Dupontel Désiré (1992) : après avoir refusé de naître, le personnage est installé depuis 18 ans dans le ventre de sa mère. Tout en ruptures de ton, le film parvient à donner un développement logique à ces prémices improbables et à faire exister ses personnages au-delà de l’évidente métaphore (l’ado attardé qui se nourrit de pizzas et refuse de « couper le cordon » avec sa famille).

Il était également question de filiation dans Programme libre de Vianney Etossé : jeune patineur artistique, Gauthier (interprété par le champion de France Florent Amodio) est écrasé entre deux figures masculines, son entraineur et son père, tous deux obsédés par la performance, et cherche à assumer sa part féminine (sa mère est absente, ses relations avec sa copine, difficiles, et sa pratique de la danse sur glace considérée comme peu virile par son entourage). Autour de la patinoire, le film superpose des enjeux plus complexes qu’il n’y parait : l’adolescence, la famille, le sexe, mais aussi la culture, en montrant les difficultés d’un jeune métis à s’intéresser à la musique classique alors que tout son environnement résonne de sonorités plus modernes et exotiques. Comme son héros, le film est enthousiaste et plein de promesses.

On pourrait en dire autant du festival de Grenoble et de ses invités.

Remerciements à Guillaume Poulet, Nicolas Tixier, Marion Tillous et toute l’équipe du festival

Le 36ème Festival du film court en plein air de Grenoble s’est déroulé du 2 au 6 juillet 2013.

 

Le palmarès complet

Grand Prix The Mass of Men, de Gabriel Gauchet

Prix du meilleur scénario : Avant que de tout perdre, de Xavier Ledgrand

Prix spécial du Grand Jury : Lettres de Femmes, de Augusto Zanovello

Mention du Grand Jury : Shavi Tuta, de Gabriel Razmazde

Prix d’aide à la création : As it Used to Be, de Clément Gonzalez

Prix du Public : As it Used to Be, de Clément Gonzalez

Prix du Jury Jeune : Lettres de Femmes, de Augusto Zanovello

Mention spéciale du Jury Jeune : The Mass of Men, de Gabriel Gauchet

Prix du Jury Presse : The Mass of Men, de Gabriel Gauchet

Prix spécial du Jury Presse : Lettres de Femmes, de Augusto Zanovello

Coupe Juliet Berto : Amal, de Alain Descheres

Prix d’aide à la réalisation : Fabien Daphy pour Zone imprévue

Stage d’écriture : Cédric Para pour Entre les lignes d’horizon et Daisy Dahmane pour C’est par une histoire d’amour

Bourse des festivals : Yves Bichet pour Roues libres (produit par Barney Production)