L’image à l’agonie dans MAN OF STEEL, THE BAY et HOLY MOTORS

Que peuvent bien avoir en commun des films aussi différents que Holy Motors, The Bay et Man of Steel ? Pas grand chose. Un plan, seulement. Une récurrence qui met en lumière une préoccupation commune : lutter contre la désagrégation des images et des souvenirs.

Une image étrange. Aperçue l’année dernière dans Holy Motors, réapparue récemment, dans The Bay et Man of Steel. Cette image qui unit trois films a priori peu semblables, les spectateurs la connaissent déjà, ils l’ont vu et revu des dizaines, des centaines de fois ces dernières années. Seulement, avant que Leos Carax, Barry Levinson et Zack Snyder ne l’incorporent sciemment, elle s’imposait d’elle-même. Cette image, c’est un mélange d’une pixélisation excessive et de freeze frames tout aussi indésirables.

Pot pourri, peu ou prou, ça donne ceci :

Pixélation

 

Le bug d’affichage initial, Carax et d’autres ensuite l’ont détourné et érigé en choix esthétique. A chaque fois, il donne l’impression singulière que l’écran se met à pleurer, qui ses motifs et couleurs s’écoulent avec mollesse, avec tristesse. L’image semble mourir puis, dans un même élan, s’accrocher, résister. Tant que le plan suivant ne l’a pas effacée, elle est encore en vie. A l’agonie, l’image veut laisser une trace, elle se répand autant que possible, aussi longtemps que possible. Une image que l’on veut tuer mais qui ne se laisse pas faire. C’est ce dont parle Holy Motors, et ce dont parle encore The Bay. Carax livre un combat théorique, Levinson plus sociologique. Mais dans les deux cas, le pouvoir des images prévaut, force poétique chez l’un, instrument de témoignage politique chez l’autre. Ce plan analogue, qui bave et coule mais ne sombre jamais, leur permet de rappeler leur foi indéfectible en l’image filmée. Même dans l’adversité.

 

HOLY MOTORS de Leos CaraxDans Holy Motors, la pixélisation apparait en vue subjective, via l’écran-pare-brise de la limousine de Monsieur Oscar. Les moteurs ne vrombissent plus chez Carax, qui s’inquiète de la mort prochaine du Cinéma, cette machine à rêve vieillissante, pourtant ici belle comme jamais. L’image mourante qu’il insère discrètement, son spectateur ne l’avait encore jamais vue sur grand écran, pas même sur sa télé, mais seulement sur son ordinateur et à coup sûr face à un film piraté. Elle est là, l’adversité. Le discours alarmiste de Holy Motors gagne encore en consistance. Barry Levinson, lui, fait intervenir l’image pour la conclusion de The Bay. Le dernier plan d’un récit fictif de found footage, l’histoire d’une catastrophe sanitaire étouffée par les autorités, ayant confisqué tout enregistrement vidéo de l’événement. Levinson célèbre la liberté d’expression retrouvée : c’est grâce à un site jumeau de wikileaks que les captations interdites peuvent refaire surface. Le plan final se met pourtant à bugger. La peur cristallisée par Carax un an plus tôt a contaminé Levinson. L’oubli et le silence, imposés par les autorité, ont enfin sauté quand les images ont ressurgi. Mais Levinson ne peut s’empêcher d’évoquer in fine leur fragilité ; l’image-reine, quelle illusion, ils vont bien finir par lui couper la tête.

THE BAY de Barry Levinson

La troisième résurgence de cette image mourante, dans Man of Steel de Zack Snyder, intervient en simultané sur les écrans de télévision du monde entier. Le général Zod (Michael Shannon), ennemi de Kal-El alias Superman, pirate l’ensemble des émetteurs et prend la parole : « You are not alone » annonce-t-il aux terriens, dans toutes les langues possibles.



L’image est mourante, parce que Zod se meurt, ou du moins sa planète et ses semblables. Malgré sa haine envers l’homme qui a tué son père, Kal-El éprouve de l’empathie pour sa démarche ; Zod aime les kryptoniens autant que lui aime ses humains. Quant au moyen que le général a trouvé pour entrer en communication avec lui, cette image qui se désagrège, Kal-El ne peut pas plus y rester insensible. Le film de Snyder n’a de cesse de regarder en arrière : il agence une demi-douzaine de flashbacks sur la jeunesse de Kal-El, ses premiers gestes héroïques avant de devenir Superman, que lui et chaque témoin ont été contraints de refouler. Voici la souffrance de Kal-El, devoir effacer ses moments de bravoure au fur et à mesure. Ici, c’est l’image mentale qui est à l’agonie. Rebaptisé Clark Kent, Kal-El va finalement se fondre dans la masse et dégoter un travail pour le quotidien Daily Planet : le papier imprimé, l’histoire gravée, Kal-El a trouvé de quoi exorciser des années de souvenirs interdits.

Les faits inscrits noir sur blanc, édités à la chaîne, dans (l’après-)Man of Steel, les limousines démultipliées de Holy Motors, le documentaire-vérité livré à la multitude qu’est The Bay : à chaque fois, c’est la propagation tous azimuts du message qui sauve l’image mourante. Une fois décuplée et propagée, l’image est impossible à détruire.