A TOUCH OF SIN de Jia Zhang-ke

Une œuvre colossale et tentaculaire, sur l’élan schizophrène d’une Chine à deux vitesses. Pour toucher le plus grand nombre, Jia Zhang-ke voyage aux quatre coins du pays et embrasse toutes ses terres de cinéma.

Au cours d’une des quatre histoires distinctes, et néanmoins entremêlées, de A Touch of Sin, un serpent sorti de fourrés s’invite sur une route de montagne et barre la route d’un personnage. L’apparition est à l’image du film : une œuvre onduleuse, un réseau venimeux d’actes violents isolés et aléatoires, assénés aux quatre coins de la Chine. La collaboration historique d’Office Kitano avec Jia Zhang-ke semble, pour la première fois, visible à l’écran. A Touch of Sin pourrait presque passer pour l’épisode venant à la suite du diptyque Outrage de Kitano. Outrage : Abroad ? Jia Zhang-ke réserverait à la Chine le dernier acte du ballet sanglant et chaotique initié par son homologue japonais. Bien supérieur, A Touch of Sin n’en possède pas moins la même vocation : devenir avant tout une matière mouvante, circulation irrépressible de morts brutales et de corps qui tombent. La violence s’abat, ça et là sur des chemins de terre ou de bitume qui semblent prêts à s’effondrer de l’intérieur. Certaines routes survivent encore grâce à la perspective vieillissante de l’ouverture d’une ligne aérienne, alors que d’autres se brisent par le choc d’une collision ferroviaire.

Baoqiang Wang dans A TOUCH OF SINLa Chine de Jia Zhang-ke se craquèle. Comme si le pays entier reposait sur une plaque tectonique sur le point de se fendre. Les deux parts de la plaque qui se regardent et se heurtent, ce sont les deux Chines qui coexistent aujourd’hui. Jia montre un pays à deux vitesses : il le figure quand se croisent un cheval et des voitures sur une route du Chongqing, de nouveau quand un personnage tire un coup de feu dans le ciel pendant un feux d’artifice, sa balle fusant alors que retombe doucement la poudre. La Chine que Den Xiaoping a léguée ne sait plus où donner de la tête : les inégalités se creusent, et le pays s’est recentré sur la production nationale tout en gardant le modèle économique occidental comme référence. Ce fonctionnement schizophrène a enfanté le lieu décrit par Jia Zhang-ke dans son dernier acte : un hôtel de passe nommé «L’âge d’or» dans lequel des hommes d’affaires profitent des services de jeunes hôtesses déguisées en membres du Parti. L’une des pièces de l’établissement est une reconstitution d’un wagon de train d’époque. Jia reconduit ici le dispositif de The World (2005), mais l’illusion d’une navigation géographique à travers le monde a laissé place à un voyage intérieur. Au début du film, un plan sur une statue de Mao trônant au milieu d’un carrefour annonçait déjà cette redirection vers le centre du cadre d’une forme de nostalgie. Un camion tourne autour du Grand Timonier, un camion qui transporte une peinture christique, dont la valeur de symbole occidental gagne en vraisemblance quand Jia dirige le véhicule hors-champ. L’entrisme de la Chine post-Deng a eu pour conséquences de renforcer les disparités sociales tout en désignant un nouvel ennemi, venu de l’intérieur. Le premier acte l’illustre bien : un mineur s’élève contre un grand patron, qui n’était qu’un voisin de son village quelques années plus tôt.

Cette violence de proche en proche, Jia l’égrène dans quatre lieux et sur quatre temps, tout en traçant une ligne invisible qui les réunit : en résulte un portrait du pays gangréné par la corruption, de part en part. En tant que cinéaste, pour adresser son message au plus grand nombre, Jia Zhang-ke comprend qu’embrasser toute la Chine, c’est embrasser toutes ses terres de cinéma. Le film naturaliste se confond avec le polar, puis la création hybride mute encore jusqu’à livrer une tétanisante séquence digne d’un film de sabre. Le personnage de Zhao Tao, attaquée, humiliée, se défait des griffes de ses agresseurs, un couteau à la main. C’est à cet instant que A Touch of Sin devient grand. Non pas pour l’impact émotionnel de l’instant, mais parce que le film se dissocie dès lors et de façon irréversible de la Chine selon Jia : A Touch of Sin, lui, ne connait aucune frontière.

A TOUCH OF SIN (Tian Zhu Ding, Chine, Japon, 2013), un film de Jia Zhang-ke, avec Jiang Wu, Baoqiang Wang, Zhao Tao, Vivien Li. Durée : 133 min. Sortie en France non déterminée.