GATSBY LE MAGNIFIQUE de Baz Luhrmann

Ouverture en fanfare du Festival de Cannes 2013 avec Gatsby le magnifique. Un éblouissement dont Luhrmann choisit de déléguer la paternité au vrai démiurge de son histoire : Gatsby lui-même, personnage prodigieux, capable de créer monts et merveilles par sa pensée.

De nombreuses semaines après leur rencontre, Gatsby (Leonardo DiCaprio) se livre enfin à son voisin, Nick (Tobey Maguire). C’est en voiture qu’il lui raconte tout, toute sa vie. A bord d’un engin de mort, à la place du mort, Nick écoute Gatsby débiter les mille et une aventures de son existence trépidante, à toute allure, comme si elles lui brûlaient les lèvres. Le bolide enchaîne les embardées périlleuses : pour Gatsby, se raconter, et plus encore dire la vérité à son sujet, revient à flirter avec la mort.

Tobey Maguire et Leonardo DiCaprio dans GATSBY LE MAGNIFIQUEEn cours de route, le flambeur appuie l’un de ses dires par une image. Une photo de lui, avec ses collègues d’Oxford, dans les années 1910. Parmi ses nombreuses péripéties, Jay Gatsby aurait usé les bancs de la prestigieuse université britannique. Nick veut bien le croire. A ses yeux, c’est la photo qui fait foi. Elle est «indubitablement authentique», conclue-t-il, plus que jamais épaté par son ami millionnaire. La réflexion est amusante pour le spectateur qui, lui, la sait «indubitablement factice». A une petite échelle, Luhrmann discoure déjà sur le pouvoir de l’image, et de l’imaginaire. La photo convainc Nick, de même que l’imagerie que forge Gatsby autour de lui (fêtes fastueuses, garde-robe démentielle, voiture sans pareille) devient une poudre aux yeux si puissante que personne ne prend soin de pousser l’enquête le concernant. Le monde qui gravite autour de lui, le tout New York, se contente de profiter de ses richesses sans se soucier de leur provenance. La police s’interroge un temps puis, deux filles de joie dans les bras et un verre de champagne dans le gosier, et elle le laisse vivre en paix. Alors, Gatsby en fait toujours plus. S’il le fait, c’est par amour, pour Daisy (Carey Mulligan), qu’il cherche à reconquérir. Or, plus il s’évertue à la séduire, plus il a besoin de cacher les parts les plus troubles de son passé et de sa personnalité. Et le monde grandiloquent de Gatsby prend de plus en plus d’ampleur ; telles des excroissances façonnées par son imagination et ses désirs les plus emphatiques. Daisy l’a bien compris quand elle lui demande si tous ses biens ne seraient pas le fruit de son imagination.

Luhrmann relaye à son tour cette théorie quand il filme l’homme seul, sur sa jetée, la demeure de sa bien-aimée en ligne de mire, un phare clignotant comme boussole de ses sentiments ; cet espace est avant tout mental. Il filme des palaces majestueux, des trajets virevoltants d’une rive à l’autre, des soirées enivrantes, le tout avec un relief qui accentue encore l’impression d’immersion dans un cadre fantasmagorique. Pourtant, Gatsby ne conte qu’un triangle amoureux, qui pourrait se dérouler sur le seul palier d’un des immeubles new-yorkais dont les récits bouillonnants excitent l’imagination de Nick.

GATSBY LE MAGNIFIQUE

De New York à Louisville, Gatsby et ses proches enchainent les allers-retours à grande hâte, traversant inlassablement le même terrain vague, dont Luhrmann appuie tant qu’il peut l’incrustation pataude au sein du paysage à chaque plan large. Un espace irréel, matérialisé par la seule pensée de son héros. Ce quartier sombre, en chantier, c’est le centre névralgique des récits de Gatsby, de leur mise en forme par Nick – le narrateur, auteur mis en abyme – et tout autant par Luhrmann. C’est la fabrique des rêves et des cauchemars de Gatsby. Ici, les hommes, d’autres employés secrets du millionnaire, s’échinent pour lui nuit et jour, à construire ses nouveaux mirages. Ils prennent formes, puis se déforment, flirtent avec le cauchemar quand Gatsby broie du noir. Le film raconte qu’enfant, il se prenait pour le fils de Dieu. Et Dieu, personnifié par deux yeux peints sur un panneau publicitaire géant régnant sur ce chantier, regarde dès lors sa créature marcher sur les pas du Père. Le contre-coup sera terrible, mais Luhrmann observe, avec plus de distance, la décadence. Avec de l’empathie surtout, quand Gatsby se perd une dernière fois dans ses pensées, face au phare de Daisy et à la rivière qui le sépare, dans laquelle se sont noyés ses rêves. Par le passé, Di Caprio remontait à la surface de l’eau des songes d’Inception, il étreignait une amante ruisselante dans Shutter Island, cette fois-ci, sous les traits de Gatsby le magnifique, ses rêves déchus flottent par milliers.

GATSBY LE MAGNIFIQUE (THE GREAT GATSBY, Etats-Unis, 2013), un film de Baz Luhrmann, avec Leonardo DiCaprio, Tobey Maguire, Carey Mulligan. Durée : 132 min. Sortie en France le 15 mai 2013.