POST TENEBRAS LUX de Carlos Reygadas

Carlos Reygadas a toujours eu une réputation de cinéaste m’as-tu-vu et roublard. A la première vision de Post Tenebras Lux, peu de chances que celui-ci change la donne. Or, quelques scènes saisissantes donnent envie de retenter l’expérience. Pour qui aura le courage d’y retourner, le puzzle prend forme et l’agacement se dissipe. Une oeuvre pas toujours aimable, mais finalement admirable.

C’est à la seconde vision que l’une des clés de Post Tenebras Lux, récit opaque et alambiqué, se dévoile : les dernières scènes du film évoquent, en sens inverse, celles qui l’ouvraient deux heures plus tôt. Deux mouvements se répondent, comme observés des deux côtés d’un miroir, pour une proposition qui elle-même fait écho au prologue et à l’épilogue de son précédent film, Lumière silencieuse (2007). La symétrie fonctionne au regard de repères scénographiques (un champ, une forêt, une fenêtre) mais aussi de symboles : Reygadas filme un personnage endormi au début pour préfigurer une mort vers la fin, un arbre coupé pour annoncer la prochaine chute d’un corps, etc.

Qui dit symétrie, dit jointure : la scène charnière est celle d’une énième dispute pour Juan et Natalia, le couple au cœur du film. Ce soir-là, la violence de l’homme et leurs différends sexuels refont surface. C’est la fois de trop, le point de non-retour. Reygadas l’illustre dès la scène suivante par un coup de volant : sur la route d’un départ en week-end, avec leurs deux enfants, ils rebroussent chemin. Post Tenebras Lux fait chemin en sens inverse. Le récit avance d’un point de vue chronologique, mais les actions et les lieux traversés miment les scènes du début, quand le couple était encore heureux. Seulement, cette quête d’une seconde chance est immédiatement avortée. En revenant sur leurs pas, en dédoublant une séquence qui n’aurait pas dû l’être, Juan et Natalia modifient le cours du destin. La sanction sera immédiate. Reygadas l’avait annoncée par des coups de tonnerre, qui résonnaient déjà quand le couple se disputait la veille au soir. Ce grondement se fait entendre à trois reprises : lors de la séquence d’ouverture, une seconde fois ce soir-là, puis une dernière, à quelques minutes de la fin. Les cieux se déchaînent ; une pluie de sang ajoute à la violence de ce funeste tableau. Le champ qui se gorge de ces gouttes et larmes de souffrances est un terrain de jeu. Un espace qui accueille l’enfant de Natalia et de Juan, errant seule lors de la scène d’ouverture et qui, lors de cette avant-dernière séquence, voit déambuler « le Sept », un homme en partie responsable de leurs malheurs et lui-même déchiré, abandonné par sa famille et par la société.  Malgré ces deux images en miroir, disposées à chaque extrémité du film, reliées par un lieu et un même sentiment de solitude, le puzzle n’est pas encore tout à fait achevé.

Carlos Reygadas ajoute une ultime séquence, sur un autre terrain de sport, similaire en apparence mais désormais pleinement foulé. Ce sont deux équipes d’adolescents qui s’y affrontent lors d’un match de rugby, pour un moment semble-t-il décorrélé du reste de l’histoire. Seulement, vers le début de Post Tenebras Lux, une courte scène avait déjà montré l’échauffement des deux équipes. Insérée dans le flot narratif sans raison apparente, la scène prend de la valeur une fois associée aux deux séquences qui l’entourent. La première présente une association de soutien pour des hommes violents envers leurs proches, la seconde une joyeuse réunion familiale. Reygadas glisse les préliminaires d’un affrontement violent entre ces deux mondes que tout oppose : d’un côté, des hommes pauvres, démunis, seuls et, de l’autre, une famille bourgeoise se référant à Tolstoï, Tchekhov et Dostoïevski pour s’expliquer les dysfonctionnements de la société mexicaine contemporaine. C’est une nouvelle clé : la résolution viendra bien d’une confrontation entre le couple référent et un homme de leur entourage, moins aisé et jaloux de leur réussite sociale. A l’aune de ces images, dont la valeur est pleinement révélée par leur association, le match final semble porter à incandescence la notion de lutte des classes. L’une des dernières répliques entendues l’explicite encore : l’individu et la communauté se livrent un combat violent, et s’ils ne peuvent en aucun cas se battre équitablement, le choc demeure inévitable.

Le spectateur revient de loin. Au terme d’un premier visionnage, Reygadas réussit à imposer quelques scènes, quelques plans, qui hantent suffisamment pour donner envie de le revoir. Pourtant, à cause de sa structure alambiquée (trois flash forwards se cachent dans le récit), à cause de certaines scènes déplaisantes (un chien battu, une chanson de Neil Young massacrée, etc.), la première impression est douloureuse. Un film qui provoque initialement le rejet, même réévalué avec le temps, porte toujours les stigmates du premier rendez-vous manqué. Une ombre au tableau ; mais cette toile est l’œuvre d’un maître.

POST TENEBRAS LUX (Mexique, France, Allemagne, Pays-Bas, 2012), un film de Carlos Reygadas, avec Adolfo Jimenez Castro, Nathalia Acevedo, Willebaldo Torres, Rut Reygadas, Eleazar Reygadas. Durée : 116 min. Sortie en France le 8 mai 2013.

Bonus :

Certaines scènes de Post Tenebras Lux rappellent le travail de l’artiste Leif Podhajsky (notamment visible sur La Ravissante de @Chamoi). Petite comparaison ci-dessous.