FLY WITH THE CRANE de Li Ruijun

Le sujet laissait augurer un drame social, aride et contestataire. Or, le traitement imposé par Li Ruijun lorgne vers la fable et la comédie. Sans rendre le film déplaisant, ce contre-pied le prive néanmoins de son impact émotionnel.

Lao Ma sent ses derniers jours arriver. Lui qui récemment peignait encore les cercueils des habitants de sa région craint aujourd’hui de finir incinéré. Il s’appose farouchement à cette pratique nouvelle qui, dans sa jeunesse, n’était réservée qu’aux accidentés. Depuis plusieurs années, sous l’égide des élus locaux, les enfants optent systématiquement pour la crémation quand arrivent les dernières heures de leurs parents. Lao Ma exprime son désagrément en montant régulièrement sur les toits des maisons de son quartier, bouchant les cheminées dans le but d’enfumer son voisinage. Parce qu’être enterré sur la terre de ses ancêtres compte moins encore pour lui que le seul fait d’être enterré, son désir prend des allures métaphoriques : cette terre qu’il chérit au point de vouloir s’y fondre plutôt que de rejoindre les cieux devient le symbole de régions chinoises reculées qui refusent encore l’industrialisation.

Lorsque Lao Cao, un autre ancien du village, décède subitement, sa femme l’enterre illégalement dans un champ. Quelques jours après, des entrepreneurs ayant acheté le terrain viennent déterrer le corps, avec la bénédiction de la police. Une séquence comme celle-ci, incisive et contestataire, rapproche le film des franges les plus radicales du cinéma indépendant chinois, celui de Liu Jie (Judge) ou de Cai Shangjun (People Mountain People Sea). A regret, Li Ruijun ne se cantonne pas tout du long à ce traitement sensible et rugueux. Le contexte dans lequel se déroule Fly with the crane, la teneur social du récit, semblaient préparer le terrain pour un climat plus austère. Curieusement, Li Ruijun choisit la fable onirique et lorgne vers la comédie dès qu’il le peut. Le film a définitivement refusé le climat anxiogène qui caractérise le cinéma de ses compatriotes les plus engagés. Fly with the crane se réclame plus de l’œuvre de Jiang Wen (Les démons à ma porte et, plus encore, Le soleil se lève aussi). Le choix est recevable, le résultat l’est moins. D’une part parce que Li Ruijun ne se révèle pas aussi inventif dans ce registre que Jiang Wen, mais aussi parce qu’il ne possède pas les moyens de son compatriote. Le dernier plan est symptomatique de ce problème : le doublage post-synchronisé et mal mixé des deux personnages à l’écran parasite l’attention alors qu’une feuille, maladroitement incrustée dans l’image, traverse lentement le cadre. A cet instant, l’émotion est supposée être à son comble. Li Ruijin rate sa sortie, mais pour frapper plus fort la prochaine fois, la solution n’est pas compliqué : il devra juste faire plus simple.

FLY WITH THE CRANE (GAOSU TAMEN, WO CHENG BAIHE QU LE), Chine, 2012, un film de Li Ruijun, avec Xingchu Ma, Long Tang, Suyi Wang. Durée : 99 min. Sortie en France indéterminée.