UNE ANNEE 2011 DE FESTIVALS (1ère partie)

Découverts lors de manifestations modestes ou durant les trois grandes quinzaines que sont Cannes, Venise et Berlin, les films de festivals vus en 2011 regorgent de scènes surprenantes, de répliques cultes, d’images folles. Voici la première partie des « moments » qui ont le plus marqué notre rédaction…

Une scène ?

Christophe : Le dinosaure miséricordieux de THE TREE OF LIFE de Terrence Malick. Il écrase de sa patte la tête d’une proie, puis l’épargne. La pitié existait donc avant les Hommes, leur essence a précédé leur existence. Terrence Malick est un homme admirable.

Hendy : Première minutes : l’échappée de DRIVE. Tout en douceur, le «Driver» sème la police et fait ronronner son Impala au diapason du tic-tac de « Tick of the clock » des Chromatics. Et l’on vient de tomber amoureux de DRIVE.

Nathan : Le prologue de MELANCHOLIA et ses images apocalyptiques au ralenti : Kirsten Dunst, entravée dans sa démarche par un « fil gris laineux », la Terre écrasée comme un fruit pourri sur du Wagner… Vu 3 fois dans l’année.

 

Les dinosaures de THE TREE OF LIFE :

 

Une scène bien « WTF ?! »

Christophe : Avec un film de Sono Sion en compétition (HIMIZU), Venise aurait du remporter la palme. Surprise : Venise est bien là, mais pas avec Sono Sion, battu par William Friedkin et KILLER JOE. Pourquoi ? Matthew McConaghey tient un pilon de poulet pané à hauteur de son entrejambe et force Gina Gershon à prodiguer une fellation à l’aliment, sous les yeux de son mari horrifié. Ça dure, c’est dur et en plus Matthew fait les mouvements du bassin qui vont avec. Heureusement, la sauce blanche n’est pas fournie.

Hendy : Forcément, le Menu KFC Chicken-Boner de KILLER JOE est indétrônable.

Nathan : La dernière scène des CHANTS DE MANDRIN, vu à La Roche-sur-Yon, qui ressemble à une fête de fin de tournage, avec Rabah Ameur-Zaïmeche en cinéaste auto-satisfait et le pauvre Jacques Nolot embarqué dans cette galère.

 

Une scène intolérable ?

Christophe : Le héros de TERRAFERMA (Venise) perçant l’obscurité avec sa lampe torche pour découvrir la masse grouillante des clandestins nageant vers son embarcation. Une redite d’ALIENS, LE RETOUR, les étrangers filmés comme des monstres, la xénophobie faite caméra.

Hendy : Charmant biopic inavoué d’Ozzy Osbourne dans sa première demie-heure, THIS MUST BE THE PLACE (Cannes) devient plus laborieux ensuite et même abject dans ses dernières minutes qui placent les victimes du nazisme au même niveau de monstruosité que leurs bourreaux. Merci Sorrentino. Mention spéciale aussi pour la conclusion légère et amusée du philippin DONOR (Deauville Asia), qui venait pourtant de s’achever par la mort de ses personnages miséreux. Beurk.

Nathan : Jamie qui **SPOILER** son **SPOILER** avec l’aide du serial killer John Bunting dans LES CRIMES DE SNOWTOWN (Cannes).

 

Un plan-séquence ?

Christophe : Lequel choisir parmi tous ceux de VAMPIRE de Shunji Iwai ? Oubliez TWILIGHT (pas très difficile), VAMPIRE, découvert à Berlin, c’est le romantisme sanguinaire qu’aurait pu filmer Gus Van Sant. Un film délicat et touchant, si gracieux que l’on retient son souffle devant, de peur qu’une trop brutale expiration ne le fasse éclater comme une bulle de savon.

Hendy : Tous ceux de PLAY de Ruben Östlund (Cannes), élaborés avec une minutie inégalable, recelant de secrets aux rebords de ses cadres, qu’ils déplaisent ou enchantent. Tous ceux, fragiles et bouleversants, de LOVE HOTEL (Trois Continents de Nantes) et de TYPHOON CLUB (Paris Cinéma), deux merveilles exhumées, réalisées la même année par le regretté Shinji Somai (1985).

Nathan : Dans BLACK BLOOD (Rotterdam), un campagnard chinois se remplit le bide avec une casserole… pendant plus de 10 minutes. Il va vendre son sang et attraper le sida. Youpi.

 

Un long plan-séquence de PLAY, pas même dans son intégralité… (VONST)

 

Un fou rire ?

Christophe : Une séquence sur deux de HORS SATAN. Bruno Dumont qui s’autoparodie, c’est drôle et navrant à la fois. Revoir encore et encore LA VIE DE JESUS et L’HUMANITE, quand Dumont ignorait encore qu’il faisait du Dumont.

Hendy et Nathan : Le fou rire communicatif de POLISSE. Une jeune fille ne comprend pas ce qui peut bien choquer ses interlocuteurs de la BPM quand elle avoue « sucer pour un portable » et d’autant plus si c’est un « beau portable »… Alors JoeyStarr s’interroge : « Et pour un ordi, tu fais quoi ? ».

 

There is a storm coming !

 

Une réplique ?

Christophe : « There is a storm coming ! » crie Michael Shannon devant des convives hébétés dans TAKE SHELTER de Jeff Nichols (Cannes). C’est fou et c’est authentique… Nichols ayant recruté les figurants en leur promettant un gueuleton, mais sans leur dire ce qui allait se passer.

Hendy : Le pédophile taciturne MICHAEL dans le film éponyme de Markus Schleinzer (Cannes) interrompt subitement le repas en tête-à-tête avec sa victime. Sans parvenir à retenir un rictus, il lui demande : « Ma bite ou mon couteau, que veux-tu que je te plante ? ». Le smiley « gros yeux » a été inventé ce jour-là.

Nathan : Dans POLISSE, Jérémie Elkaïm à JoeyStarr, interloqué : « Viens, y a un Oedipe qui tourne mal ! ».

 

Un torrent de larmes ?

Christophe et Nathan : Comment résister à la fin de LA PETITE STAR de James L. Brooks, repris au Festival de La Roche-sur-Yon ? La fillette chante sa propre chanson, avec des paroles d’une maturité adorable, son père fait tout pour elle après l’avoir ignorée pendant si longtemps : on tient le coup, on serre les dents, mais à la fin, ce n’est plus possible cette poussière dans l’oeil… Le film le plus émouvant de son auteur, avec Nick Nolte qui essaye de devenir un type bien, humainement hyper compétent.

Hendy : Enfermé dans son corps, que l’on déteste, que l’on accepte : la fin de L’APOLLONIDE, la fin de LA PIEL QUE HABITO. Deux conclusions émouvantes pour deux des merveilles vues à Cannes cette année.

 

Ce ne sont pas encore les grandes eaux finales de LA PETITE STAR, mais comment se passer de cette chanson composée et interprétée par l’adorable Whittni Wright ?

 

Une actrice ?

Christophe : Elizabeth Olsen dans MARTHA MARCY MAY MARLENE de Sean Durkin, film présenté à Cannes au Certain Regard. Il faut se pincer pour croire que cette demoiselle est le troisième des soeurs Olsen. Elle se dépatouille parfaitement d’un rôle complexe à double ou triple identité. Très envie de la revoir sur grand écran, et vite.

Hendy : Elle Fanning dans SUPER 8 (Paris Cinéma). Déjà seul joyau de SOMEWHERE, vu à Venise en 2010, elle incarne une apprentie comédienne pour JJ Abrams et réussi haut la main son audition. Autre révélation : Salomé Blechmans, bouleversante dans DONOMA (Cannes, ACID).

Nathan : Pollyanna McIntosh en femme sauvage ramenée de force dans le monde civilisé dans THE WOMAN à Strasbourg. Elle doit être très belle dans la vie, très « distinguée ».

 

Un acteur ?

Christophe : 2011, c’est l’année Michael Fassbender qui fait coup double à Venise avec A DANGEROUS METHOD de David Cronenberg et SHAME de Steve McQueen. Deux rôles bizarrement complémentaires, qui lui donnent l’occasion de souffrir faute de s’adonner à ses pulsions chez Cronenberg et de souffrir parce qu’il s’y adonne trop chez McQueen. Une pensée émue aussi pour Jean-Pierre Darroussin, tellement touchant dans LES NEIGES DU KILIMANDJARO (Cannes) alors qu’il est si raide dans LE HAVRE.

Hendy : Le dernier jour du Festival de Cannes, le festivalier un peu joueur s’interroge encore sur l’acteur qui pourrait décrocher le Prix d’interprétation masculine. Celui qui ne découvre HABEMUS PAPAM qu’en ce dimanche après-midi est frappé par l’évidence, qui porte un nom bien connu sur la Croisette : Michel Piccoli.

Nathan : Michael Shannon, l’homme-oracle de TAKE SHELTER, l’homme à la folie contagieuse qui a refilé sa psychose à Leonardo DiCaprio quand il l’a croisé dans LES NOCES REBELLES. La preuve ? SHUTTER ISLAND.

 

Un chat ?

Christophe : Paw Paw, le chat de THE FUTURE de Miranda July (Berlin) : formidable narrateur joué par l’actrice-réalisatrice, avec ses petites mimines dans des petites moufles en forme de petites papattes.

Hendy : Outre l’inoubliable Paw-Paw, le chat de Kim Ki-Duk dans ARIRANG (Cannes) lui vole la vedette les coussinets dans la truffe.

Nathan : Mmmmmm… non, pas de chat. Même dans CHATRAK de Vimukthi Jayasundara, vu à la Quinzaine des Réalisateurs, pas de chat.

 

Une tête à claques ?

Christophe : Laure de Clermont-Tonnerre dans DEMAIN ? de Christine Laurent, en compétition à La Roche-sur-Yon. On croise simplement les doigts pour que ça ne sorte jamais en France et pour vous épargner cette héroïne écrivaine insupportable, qui débite sa poésie imbuvable et court à en perdre haleine dans les couloirs de sa demeure. DEMAIN ? Jamais !

Hendy : Ezra Miller dans WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN, en Compétition à Cannes. Lui si charmant dans CITY ISLAND, ici de nouveau glaçant et plombant comme dans AFTERSCHOOL. Lorsque sa mère le surprend en train de se masturber, il lui balance un regard torve complètement cloche, sensé cristalliser sa perversion… là, pile là, l’agacement est à son comble.

Nathan : Pas l’acteur, non, mais le personnage, oui : Louis Do de Lencquesaing dans POLISSE.

 

Ah, la voici la fameuse scène de masturbation de WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN ! Juste un peu moins drôle que la scène jumelle dans LES BEAUX GOSSES de Riad Sattouf…

 

Un monstre ?

Christophe : Sacré ? James L. Brooks, à qui le Festival de La Roche-sur-Yon a rendu hommage. L’occasion précieuse d’écouter cette incarnation pure de la bonté cinématographique et de voir son film le plus rare en France, LA PETITE STAR, portée par une gamine d’enfer et un Nick Nolte émouvant à faire pleurer un taulard.

Hendy : Oh, bien sûr, s’il est sacré, c’est le grand James L. Brooks ! Mais s’il est secret, c’est l’ignoble serial killer John Bunting, perpétuant ses meurtres en toute impunité dans l’Australie des nineties, et incarné par l’effrayant Daniel Henshall dans LES CRIMES DE SNOWTOWN.

Nathan : Le père de famille de THE WOMAN : monstrueux parce que civilisé, hypocrite et… faiseur de monstres.

 

Un plaisir coupable ?

Christophe : ASSAULT ! JACK THE RIPPER, roman porno de de Yasuharu Asebe, repris au Festival des Trois Continents. La vie débridée d’un tueur en série, portée par une BO d’enfer et ponctuée de scènes bien crapuleuses, à base d’éviscérations et de touche-pipi. Un régal déviant.

Hendy : Les roman-pornos de la Nikkatsu aux Trois Continents de Nantes. Mais seulement coupable parce qu’il serait gênant de croiser ses parents au stand de pop-corn pendant l’entracte…

Nathan : A Strasbourg, les films de la série « Edgar Wallace », produits par l’Allemagne dans les années 60 : un grand écart entre la comédie policière et le giallo.

 

Un gâchis ?

Christophe : MICHAEL, le scandale annoncé de Cannes. A la place, un message édifiant : les pédophiles sont des êtres humains, et pas des créatures hideuses qui bavent et qui hurlent. Rendez-nous le vrai « Michael » autrichien, le bon Haneke !

Hendy : HORS SATAN, vaste blague de Bruno Dumont, caricature de son propre cinéma, dont il ne reste que la sécheresse et la luminosité presque blessante de ses plans. A Venise, KOTOKO gâche aussi la promesse de son postulat… mais comme tant d’autres films de Shinya Tsukamoto, n’est-ce pas ?

Nathan : WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN car le problème dans KEVIN, c’est KEVIN…

 

Un film malade ?

Christophe : THIS MUST BE THE PLACE de Paolo Sorrentino. Les juifs chasseurs de nazis ne valent donc pas mieux que leurs tortionnaires et sont de simples vengeurs motivés par le désir d’humilier ceux qui les ont humiliés ? Allez M. Sorrentino, une tisane et au lit. La vraie persona non grata de Cannes 2011, c’était lui, pas Lars Von Trier.

Hendy : HIMIZU, le film japonais de Sono Sion, semble affublé du mal qui étreint le personnage de Keira Knightley dans A DANGEROUS METHOD, son concurrent vénitien. Atteint d’hystérie, il apparait ensuite convalescent mais toujours rongé par de profondes et sombres vicissitudes. La compassion est tolérée.

Nathan : CUT d’Amir Naderi (Cannes), ou le plus mauvais film de Wim Wenders tourné au Japon par un cinéaste iranien.

 

Un somnifère ?

Christophe : COME RAIN, COME SHINE de Yoon-ki Lee, l’un des plus gros foutages de gueule de la Berlinale. Un couple, du mutisme et des gros plans frontaux sur des visages derrière des vitres, avec de la pluie par-dessus. Si Ingmar Bergman était encore vivant, il en crèverait.

Hendy : Les sports les plus exotiques n’avaient rien de toniques à Paris Cinéma : l’errance enneigée de CURLING endort autant que les atermoiements adolescents de VOLTIGES. Autre défi : rester éveillé du début à la fin de la rétro Hong Sang-soo de Deauville Asia. Facile ? Seulement parce que vous n’aurez même pas réalisé que vous vous étiez endormi pendant l’un et réveillé durant un autre.

Nathan : SLEEPING BEAUTY… le bien nommé.

 

Un film à ne jamais revoir (même dans un avion) ?

Christophe : THE EXCHANGE d’Eran Kolirin, enduré à Venise. Une espèce de mélange raté de A SERIOUS MAN (pour ses affres métaphysiques et judaïques) et de JEANNE DIELMAN (c’est parce que le héros rentre du travail plus tôt que d’habitude un jour que tout semble bouleversé à ses yeux). C’est autiste et désagréable au possible, et ça sort a priori en France en avril 2012. Planquez-vous.

Hendy : HOY NO TUVE MIEDO remporte in extremis cette distinction, puisqu’il ne s’agit même pas vraiment d’un film. Une espèce de torture de 2 heures, filmée à travers une vieille bâche salace en guise de filtre, sans histoire, sans personnages, sans fil directeur. Dans sa deuxième moitié, Ivan Fund s’attarde sur la cérémonie de mariage la plus déprimante du monde puis, attention vertige, s’adonne au petit jeu révolutionnaire du film dans le film. Un chef d’oeuvre.

Nathan : LE CHASSEUR de Bakur Bakuradze (Cannes), un film russe inhospitalier, avec des campagnards qui font la gueule et qui ne se parlent pas. Encore faudrait-il l’avoir vu en entier…

 

Un film que tous les autres aiment ?

Christophe : PINA de Wim Wenders, une célébration mortifère qui enterre une deuxième fois Pina Bausch en montrant ses disciples orphelins d’elle et incapables de perpétuer son art, une danse fantomatique et isolée de notre monde. Le pire des hommages imaginables par le plus surfait des réalisateurs de tous les temps.

Hendy : Ah mais alors, c’est aussi dur d’être dans la peau du « one percent » ! Dans les salles françaises, ils sont près d’un million à avoir vu UNE SEPARATION, Ours d’or à Berlin. Plébiscité par la presse et le public, il y a pourtant de quoi bouder cette entreprise trop bien huilée qui, de plus, dissimule la clé de son intrigue par une ellipse malhonnête. Quand Ruben Östlund fait de même dans HAPPY SWEDEN, il se fait traiter de manipulateur… Pas cool.

Nathan : DRIVE… « Non, pas taper, pas taper ! »

 

Un film qu’on aurait aimé aimer ?

Christophe : PATER d’Alain Cavalier pour son brio à tout confondre, documentaire et fiction, acteur et réalisateur, et à remettre en cause à chaque scène la notion d’auteur. Reste que comparé à L’EXERCICE DE L’ETAT de Pierre Schöller, le choix est vite fait : celui de la fiction pure, et d’un ministre qui décide de passer par une autoroute en construction, plutôt que de passer par les chemins balisés de la contingence du réel.

Hendy : TAKE SHELTER. Fou, fou de SHOTGUN STORIES, le nouveau film de Jeff Nichols était l’évènement attendu de la quinzaine cannoise, et en fut finalement la plus terrible désillusion. Tout le monde aime, mais il reste possible de sentir berné, baladé, brimé par le yoyo émotionnel du dernier quart d’heure, cette double conclusion, la lecture elle même multiple de la seconde fin… Déception et frustration.

Nathan : A regret… TOMBOY de Céline Sciamma.

 

Pour clore cette première partie (et en attendant de lire la seconde partie ici) et pour titiller Nathan… revoir encore une fois la superbe bande-annonce de TOMBOY :