George A. Romero : « J’ai mes propres zombies »

Il hait Transformers mais admire l’oeuvre de Guillermo Del Toro. Il rêverait de tourner un film en 3D et restera accroché à ses zombies jusqu’à son dernier souffle. A l’occasion du Festival de Strasbourg, récit d’une rencontre avec George A. Romero, un homme resté fidèle à lui-même. 

Ils sont venus, ils sont tous là, en rang serré, attendant impatiemment la venue du maître. Ce jour-là, George A. Romero aurait pu lever une armée. Mais il a les militaires en horreur. Ses fans le savent : ils ont vu La nuit des fous vivants – titre français pitoyable mais superbe ébauche de Zombie, sans morts vivants – et Le jour des morts vivants. Pour mieux savoir ce qu’il aime et ce qu’il déteste, pour l’entendre de sa bouche, il fallait se rendre à la rencontre publique organisée dans le cadre du 4e Festival du Film Fantastique de Strasbourg. Romero en était le président du jury. A ses côtés pour évaluer les films en compétition, le dessinateur australien Ben Templesmith (30 jours de nuit) et le critique Jean-Baptiste Thoret, spécialiste du cinéma américain des seventies et de l’œuvre du père des zombies modernes. Commençons donc par lui. Thoret a des choses à dire, sur le cinéma de genre d’aujourd’hui (Elle : « Que pensez-vous de ce qui se fait en Europe ? » Lui : « on est train de passer un bon moment, je voudrais rester gentil »), sur la nécessité de connaître le cinéma d’hier, sur la possibilité de faire des films avec peu de moyens, comme Romero en son temps :

D’ailleurs, lui aussi a une question à poser à Romero. Et pas des plus bêtes :


« On ne m’a pas invité ». C’est surtout que Romero, de son propre aveu, n’a ni la force de rechercher des financements ni l’énergie pour lancer de nouveaux projets. Deux questions, pourtant, brûlent les lèvres. « Pensez-vous avoir fait le tour des zombies ? » et « Pourquoi ne réalisez-vous pas un film différent, dans l’esprit de ce que vous aviez fait avec Martin ? ». Réponse sans appel, inattaquable : « J’ai de nouvelles idées tous les jours mais je suis trop vieux pour me battre. Je n’ai plus le temps de me poser et de passer 5-6 ans à monter un film. Aujourd’hui, je pratique la politique de moindre résistance. »

Ce qui veut dire que Romero est toujours là mais qu’il continuera à faire des films d’horreur – avec des zombies. Triste repli et en même temps digne. Mieux vaut un petit film qui lui ressemble qu’un gros qui finirait par ne plus lui ressembler. Land of the Dead aura été sa seule expérience positive avec les studios – et peut-être le meilleur film de sa deuxième carrière : « Les gens d’Universal m’ont laissé tranquille. Au cours du tournage, je n’ai eu affaire qu’à un producteur indépendant  ». Il faut savoir que le studio était seulement distributeur. C’est à cette époque qu’il rencontre Dennis Hopper, une autre figure de la contre-culture. Seulement, l’ « easy rider » n’est plus. Avant de disparaître, il est mort deux fois. Sur le bord de la route, fusillé par des salopards de rednecks, en 1968. Puis bien après la période contestataire. « Quand je l’ai connu, Hopper était devenu républicain. Je l’ai connu trop tard ».

Et faire du film de zombie ailleurs qu’à la maison ? Pas la peine d’y penser. Quand Frank Darabont lui propose de tourner des épisodes de la série télé The Walking Dead, Romero refuse, même s’il apprécie la bande dessinée originale : « j’ai mes propres zombies » a-t-il répondu. Une déclaration sur laquelle rebondit Jean-Baptiste Thoret : « Le film de zombie n’est pas un genre. Le zombie chez Romero, on s’en fiche. C’est l’humain qui compte. ». C’est vrai pour toute son œuvre. Revoir les Romero hors zombie pour s’en convaincre et se dire qu’il est stupide de parler de Romero hors zombie. De là, l’idée que certains ont vu dans la série des morts-vivants ce qu’ils voulaient bien y voir : une imagerie, une esthétique, une effusion jouissive de chair et de sang. De l’horreur attrayante, qui se goûte facilement. Alors que Romero, au début, c’est une image crue, au teint livide, pas vraiment belle. Prenons Season of the witch qui cite Rosemary’s Baby. Season of the witch, c’est John Cassavetes qui aurait volé sa caméra à Polanski pour raconter sa propre histoire démoniaque. C’est le cinéma d’horreur sous l’influence de Faces : caméra à l’épaule, confinement dans la banlieue chic, aliénation de la middle class.

Pas surprenant que le remake de Zombie par Zack Snyder ait déplu à Romero :

« Zack est un bon cinéaste. Mais je n’ai aimé que les 15-20 premières minutes et après le film perd sa raison d’être. Dans mon film, il y avait une satire du consumérisme que je ne retrouve plus dans le remake. »

On a vu ce qu’on a bien voulu voir. Cela va dans les deux sens. Autant Zombie était porteur d’un message politique, autant La nuit des morts-vivants n’a jamais voulu aborder la question raciale, malgré son héros noir exécuté par une milice. Drôle de coïncidence : le jour où Romero se rend à New York pour s’occuper de la distribution du film, Martin Luther King est assassiné :

Et l’Amérique de demain ? Romero la voit fauchée autant que ses films. Il s’en est éloigné, dans sa tête et géographiquement. Le Canada est son « land » depuis huit ans. C’est là qu’il imagine, peut-être, une nouvelle histoire de morts vivants. Quand il n’y en aura plus, c’est qu’il n’y aura plus de Romero. Ou plus d’humanité. Ses créatures ont connu la nuit, le jour, l’aube mais pas encore le crépuscule. Twilight of the Dead, pour s’acheminer doucement vers la fin, ça sonne plutôt bien.