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…Et pourtant Joachim Trier le veut très fort dans Valeur sentimentale, avec son récit d’une relation familiale toxique (entre un père et ses deux filles) dans le milieu de l’art. Lequel se superpose à la vie et en fait une matière qu’il absorbe et digère sur tous ses aspects, des relations entre les êtres, y compris (et surtout) douloureuses, aux lieux où ils les vivent. Ainsi la maison familiale, que le père veut transformer en décor de son prochain film dont il souhaite donner le rôle principal à sa fille aînée, actrice de renom mais à laquelle il ne s’est jamais intéressé ni attaché depuis l’enfance, d’où le refus de celle-ci.
Le père est donc toxique, l’aînée traumatisée (et en a fait une force motrice de son travail, à défaut de sauver sa vie), la cadette un peu plus équilibrée. En ajoutant la maison qui ploie et s’effrite d’être le réceptacle des traumas transgénérationnels, et la star américaine qui reprend au pied levé le rôle refusé et s’interroge sur le métier d’actrice (et sur ce qu’elle fait là), cela fait beaucoup de protagonistes et pourtant bien peu de mouvement, de frictions. Passé ses dix premières minutes inspirées (un monologue de la maison, une crise de panique backstage de la fille actrice, traitée sur le mode burlesque), le film ne haussera plus jamais le ton ni ne changera d’humeur. Il ne se départit pas de sa joliesse maniérée, de sa délicatesse éthérée, quand bien même il traite de sujets graves, de conflits violents et de blessures profondes. C’est l’anti-Alpha, mais trop peu d’affects n’est pas un meilleur dosage que le trop plein d’affects. On est bien loin des accès de violence éruptive et des mises à nu sidérantes des sentiments de Bergman, de la complexité de ses personnages aussi.
Dans Sentimental Value, tout le monde reste sagement dans sa case, dans l’attente du dénouement en forme de maintien du statu quo. L’âge de Trier (la cinquantaine) le place à mi-chemin entre les deux générations présentées, mais il choisit sans équivoque le camp du père (oui il est plein de défauts, mais il fait de son mieux et puis c’est un génie créatif) plutôt que des filles, traitées bien cruellement par le duo de mâles. Elles sont priées de se plier aux caprices et projets de leur géniteur, considérés comme les seuls valides, et en plus d’y voir des preuves d’amour et de reconnaissance. De se contenter de ces quelques miettes et de ne surtout rien demander ou affirmer par elles-mêmes.
Le 78è Festival de Cannes se déroule du 13 au 24 mai 2025.
VALEUR SENTIMENTALE (Affeksjonsverdi, Norvège, 2025), un film de Joachim Trier, avec Stellan Skarsgard, Renate Reinsve, Inga Ibsdotter Lilleaas, Elle Fanning. Durée : 132 minutes. Sortie en France le 20 aoûut 2025.