EXIT 8 : jeu vidéo et cinéma marchent main dans la main

A l’origine, Exit 8 est un jeu vidéo indépendant sorti fin 2023, au concept minimaliste réduisant le genre dit du walking simulator (l’avatar du joueur à l’écran est dépourvu d’armes, et de pouvoirs autres que de simplement marcher et regarder autour de lui) à sa plus simple expression – un couloir qui boucle sur lui-même sans fin, dans la lignée du jeu P.T. de Hideo Kojima. L’adaptation express (un an et demi après) d’un tel jeu au cinéma se confronte inévitablement, et de manière encore plus nette, à la question qui se pose à tous les portages de jeux sur grand écran : qu’est-ce que le 7e art peut apporter au matériau de base, auquel il retire son interactivité ? Surprise – la réponse est ici positive et le résultat une réussite incontestable.

 
Pour procéder par un raisonnement tautologique, Exit 8 est réussi par le simple fait qu’il n’est pas raté, au vu de son postulat ultra répétitif directement repris de la règle du jeu. Pour s’extraire du couloir de métro où il se trouve piégé, le joueur doit à chaque passage décider s’il identifie un changement dans le décor ; si oui, il doit faire demi-tour, si non, il doit aller au bout du couloir, et ainsi de suite huit fois de suite sans se tromper afin de gagner. Transposé en film, cela signifie que nous allons regarder passivement un personnage traverser plusieurs dizaines de fois le même (à quelques exceptions près, et encore, pas toujours) décor épuré, sur une durée approchant l’heure et demie. Ce qui peut paraître une vraie gageure devient une prouesse : on est constamment tenus en haleine, chose entièrement due aux idées d’écriture et de mise en scène de Genki Kawamura (à la filmographie aussi étonnante que son nom est méconnu – producteur des films de Mamoru Hosoda et Makoto Shinkai ainsi que de L’innocence de Hirokazu Kore-eda, et réalisateur d’un premier long-métrage adapté de son propre roman, N’oublie pas les fleurs).

Le jeu vidéo fixait une règle, un cadre que le cinéma offre les moyens de trahir. Le joueur qui dirige le personnage dans le jeu était son allié par nature, le réalisateur et le public du film ne le sont pas.

Le jeu vidéo d’origine adopte un point de vue subjectif, qui est l’essence du medium (qu’il soit absolu comme ici ou en surplomb du personnage). Après un premier passage à la première personne, en forme de clin d’œil, Exit 8 a l’intelligence de s’en détacher pour lui substituer des signes distinctifs du cinéma. Le fait que nous ne soyons plus acteur nous réduit à l’état de spectateur, mais permet l’émergence d’une quantité (que rien ne vient limiter a priori) d’autres acteurs – auxquels la caméra peut décider (étant devenue elle-même un de ces acteurs) de s’attacher tour à tour, pour un temps plus ou moins long, sans prévenir ni suivre de logique. Le jeu vidéo fixait une règle, un cadre que le cinéma offre les moyens de trahir. La caméra n’est pas nécessairement liée au personnage, visuellement ou émotionnellement ; elle a au contraire son existence en propre, qui lui permet de se détourner, de filmer ailleurs ou contre les êtres qui habitent le récit. Dès lors que le visage et le corps du héros nous sont révélés, il n’est plus seulement prisonnier du couloir mais aussi du film. Le joueur qui le dirige dans le jeu était son allié par nature, le réalisateur et le public du film ne le sont pas.

A partir de cette trahison inaugurale, Exit 8 multiplie les bascules narratives ou formelles dont on ne dira rien, hormisqu’elles lui permettent de tracer sa propre route, captivante, surprenante, en gardant toujours à l’esprit le principe de la série B. Le but est humblement de nous divertir pendant 90 minutes, sans nous ennuyer et sans se (et nous) planter lors du dénouement. Le contrat est ici rempli au-delà de toutes les attentes, le seul reproche (le scénario a la main un peu lourde sur sa métaphore de la paternité, qui n’est cependant qu’un de ses moteurs parmi d’autres) paraissant bien minime par rapport à la faculté constante du film à faire beaucoup avec peu. On repartirait volontiers pour un tour supplémentaire de couloir.

Le 78è Festival de Cannes se déroule du 13 au 24 mai 2025.

EXIT 8 (Japon, 2025), un film de Genki Kawamura, avec Kazunari Ninomiya, Yamato Kôchi, Naru Asanuma. Durée : 95 minutes. Sortie en France le 3 septembre 2025.

Erwan Desbois
Erwan Desbois

Je vois des films. J'écris dessus. Je revois des films. Je parle aussi de sport en général et du PSG en particulier.

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