Ciudad sin sueño se déroule à la fois très près, et très loin, de nous : à Madrid et dans sa périphérie, au sein d’une communauté Rom occupant un bidonville évoluant en autarcie, à l’écart des règles et des regards de la capitale. Le réalisateur Guillermo Galoe, dont c’est là le premier long-métrage après un court prenant place dans le même cadre, s’accorde au mode de fonctionnement du lieu et en tire une narration et une forme hétéroclites, qui tentent beaucoup et toujours avec succès. Il tourne ainsi le dos aux attentes et aux sentiers battus, aboutissant à une œuvre captivante et enthousiasmante.
La première séquence de Ciudad sin sueño, parce que filmée au smartphone par ses héros adolescents (Toni, le protagoniste, et son meilleur ami Saïd), applique à l’image un filtre d’inversion des couleurs RVB, pour un résultat d’un goût douteux comme on peut l’imaginer. A l’autre bout du récit, une scène d’adieu entre deux personnages reprend, avec talent et bien-fondé, le cadrage mythique qui conclut La prisonnière du désert. Le grand écart entre ces deux extrêmes visuels, traités avec le même sérieux par le réalisateur et tout autant à leur place l’un que l’autre dans son film, résume parfaitement l’esprit de celui-ci. Galoe en pose les enjeux prestement, avec efficacité et clarté – les autorités s’intéressant enfin au bidonville, pour en ordonner la destruction, les résidents doivent choisir entre le relogement officiel en centre-ville (solution privilégiée par les parents de Toni), l’exil volontaire (la famille de Saïd compte partir à Marseille où ils ont des attaches) et l’enracinement dans la clandestinité, en restant coûte que coûte sur place (c’est le choix du grand-père de Toni, ainsi que du clan régnant en maître sur la zone).

Une fois cette étape accomplie, Ciudad sin sueño ne s’enferme pas dans la narration calibrée trop souvent de mise dans cette catégorie de film, faite d’un mélange de naturalisme du regard et d’ajout à l’intrigue d’embûches plus ou moins artificielles. Au contraire, Galoe se positionne en marge de ce mode opératoire en s’inscrivant dans le sillage de ses personnages eux-mêmes en marge du système. Son film vit au rythme de leurs activités, errances, humeurs dans cet espace-temps fluctuant, indéterminé qui est le leur, et dont nous attrapons au vol des bribes d’éléments de compréhension et de protocoles au détour des scènes. Au centre de ce jeu de piste trône l’équivalent pour ce lieu et cette époque d’un château médiéval, avec ses lourdes portes devant lesquelles végètent de pauvres hères drogués, et derrière lesquelles les suzerains du bidonville en administrent les affaires – trafics de drogues ou d’animaux sauvages échappés de la ville, cadastre, preuves d’allégeance des habitants.
Le film vit au rythme des activités, errances, humeurs de ses personnages dans cet espace-temps fluctuant, indéterminé qui est le leur
C’est aussi là que se développe une des multiples ramifications du scénario, une histoire de Juliette et Roméo entre l’héritière de cette famille assise sur son tas d’or et Toni, dont le grand-père a fait en son temps de la prison à leur place. Ciudad sin sueño tire sa valeur de la faculté de Galoe à éviter toute exploitation de son sujet, dans une visée misérabiliste ou à des fins d’exercice de style se pensant supérieur ; et à ne porter aucun jugement sur rien ni personne. Cela se ressent en particulier au cours de la visite de l’appartement dans lequel la famille de Toni va déménager. Avec beaucoup de finesse, la mise en scène montre comment ce lieu est à la fois magique (les enfants n’ont jamais vu d’ascenseur ni l’eau courante) et glauque – un logement vétuste dans une barre d’immeuble écrasante, décatie, ayant pour vis-à-vis sa jumelle. Soit l’opposé du terrain de jeu libre et géant – et lui aussi magique et glauque – que le bidonville et la décharge qui le jouxte sont pour ses habitants adolescents qui dealent et fument, conduisent des quads et travaillent à l’identique des adultes.

Parmi ces adolescents Toni est celui qui sort le plus du lot, parce qu’il est le trait d’union entre toutes les histoires, et par le magnétisme bourru et borné, qui a quelque chose du Stallone de Rocky, que lui confère l’interprétation d’Antonio Fernández Gabarre. Le beau parcours du personnage trouve son acmé dans la nuit étrange, hors du temps et un pas de côté hors de l’intrigue, qu’il passe dans les artères du château à la recherche de son chien, puis seul avec ce dernier dans la demeure désormais abandonnée par la famille de Saïd. Cet enchaînement de séquences voit aussi Galoe parvenir au bout de sa propre quête, esthétique, de la beauté des images saisies au fil du récit. On a déjà évoqué plus haut les plans qui ouvrent et referment Ciudad sin sueño ; ceux qui rythment cette nuit d’adieux, qu’il s’agisse d’un face-à-face dans un couloir, de volutes de fumée dans la pénombre, de pas de danse éclairés par des bâtons lumineux fluos, sont tout aussi surprenants, émouvants, jamais vains.
Le 78è Festival de Cannes se déroule du 13 au 24 mai 2025.
CIUDAD SIN SUEÑO (Espagne-France, 2025), un film de Guillermo Galoe, avec Fernandez Gabarre, Bilal Sedraoui, Fernandez Silva. Durée : 97 minutes. Sortie en France indéterminée.



