AGRA : la reproduction du patriarcat

Fils unique de ses parents, Guru est le réceptacle malgré lui de tous leurs dérèglements et frustrations, tant dans la sphère intime que dans leur existence sociale, qui le font étouffer sous une accumulation de complexes, d’inhibitions et de ressentiments larvés. Après Titli, une chronique indienne, Kanu Behl dresse un nouveau portrait au vitriol de son pays à travers le parcours de Guru – qui en semblant résister à la fatalité qui l’écrase, et dompter de haute lutte ses démons, ne fera peut-être en vérité que suivre un chemin balisé assurant la perpétuation des mêmes maux et des mêmes asservissements.

La première demi-heure d’Agra est si accablante et éreintante quand elle en devient à la limite du supportable. Les problèmes intérieurs de Guru (qui sont proches de relever de la psychiatrie), et les incidents qui en découlent à l’extérieur, s’y démultiplient sans que ni la mise en scène ni la narration ne nous laissent d’espace pour respirer ou pour prendre la mesure de l’environnement spatial et socioculturel où nous nous trouvons plongés. Le film s’ouvre sur un fantasme sexuel qui se détraque à mesure qu’il se déroule dans l’esprit du protagoniste, jusqu’à tourner en un cauchemar qui nous est exhibé crûment. Les scènes suivantes, bien que réelles, sont tout aussi hallucinantes à observer. La mère de Guru menace son mari (vivant avec sa concubine à l’étage du dessus) de s’immoler par le feu afin de faire entendre ses demandes ; puis Guru annonce la venue de sa fiancée… dont tous ses proches savent déjà qu’elle n’existe que dans ses délires mentaux (rarement un film aura aussi rapidement désamorcé le subterfuge du personnage fictif), ce qui les pousse à l’attacher au lit et à faire venir le médecin de famille – que Guru agresse physiquement, avant de s’en prendre aux murs de la maison elle-même. La maison, c’est le nerf de la guerre, en tant que patrimoine tangible permettant de concrétiser les aspirations des uns ou des autres, certaines professionnelles, d’autres sentimentales, et toutes incompatibles, le patriarche imposant évidemment ses vues avant toutes les autres.

La maison est le nerf de la guerre, en tant que patrimoine tangible permettant de concrétiser les aspirations des uns ou des autres, toutes incompatibles

La suite d’Agra emprunte un chemin de traverse, à l’apaisement bienvenu comme une balade en forêt après avoir pris de plein fouet le vacarme d’une ville. Guru trouve aux côtés de Priti, une femme elle bien réelle, matière à reconstruire sa vie sur des bases plus saines grâce à leur relation. Kanu Behl a l’intelligence de faire durer cette partie du récit le temps qu’il faut pour que la rééducation émotionnelle et mentale de son héros ne nous paraisse pas expéditive et irréaliste. Guru se reconstruit patiemment, à l’écart de son cadre familial toxique ainsi que de la plupart des vicissitudes et pressions de la société indienne, dans un cocon (fragile) figuré comme tel par la mise en scène. Ainsi, quand a lieu le retour en grâce de Guru et Priti au sein du foyer du premier, le happy end qui semble se dessiner, avec la trouvaille d’une solution semblant résoudre tous les problèmes tant immobiliers que familiaux, ne paraît pas si aberrant. Mais c’est un leurre posé par le cinéaste pour nous piéger d’autant plus brutalement. Dans les dernières minutes du récit s’opère un retournement qui laisse entendre que ce que l’on prenait pour un chemin de traverse vers une issue alternative, était en réalité une voie balisée amenant Guru au point prévu – prendre la succession de son père et assurer la permanence de la progression patriarcale et capitaliste. Les deux aspects convergent soudain avec une évidence glaçante, à l’ombre du symbole phallique que devient la maison surélevée de nouveaux étages l’élançant vers le ciel : la spéculation, la domination, l’exploitation, le besoin de posséder toujours plus. Dans cette logique, les troubles initiaux de Guru, canalisés dans la « bonne » direction, ne sont plus un problème mais un outil pour l’ordre dominant.

AGRA (Inde, 2023), un film de Kanu Behl, avec Mohit Agarwal, Priyanka Bose, Rahul Roy, Vibha Chibber. Durée : 132 minutes. Sortie en France indéterminée.