INU-OH, l’opéra-rock du biwa

Retenu à la Semaine de la Critique de Berlin après être passé par la section Orizzonti de la Mostra de Venise, Inu-Oh est un patchwork imprévisible et unique en son genre : un film d’animation et une comédie musicale, du rock et une histoire se déroulant au 14è siècle au Japon, un joueur de biwa un luth traditionnel japonais – aveugle et un danseur difforme mais brillant, qui donne son titre au nouveau film de Masaaki Yuasa.

Pour son adaptation du roman qui raconte l’histoire de Inu-oh, Yuasa prolonge à l’écran cette multiplicité d’inspirations et de pratiques – ce qui n’a rien d’étonnant pour un cinéaste aussi prolixe et protéiforme, aux créations toujours surprenantes (Lou et l’île aux sirènes, Ride your wave, l’extraordinaire série Devilman Crybaby). Dès le prélude de Inu-oh, c’est une explosion de couleurs, de styles, de mouvements qui emplit l’écran, pour nous projeter de notre époque à celle où se déroule le récit. Cette profusion se prolonge tout au long des trois actes de la narration, qui ont ainsi pour liant cette vitalité formelle, par-delà leur diversité de ton et de contenu. La partie introductive de Inu-oh raconte sur un rythme haletant, en s’en remettant à la force des visions imaginées par Yuasa pour nous prendre par la main, les péripéties fantastiques ayant précipité la rencontre improbable entre le rôle-titre et Tomona, jeune homme rendu aveugle dans son enfance par la découverte d’un sabre maudit enterré au fond d’un fleuve, qui causa également la mort de son père. Tomona trouve refuge auprès d’une troupe de joueurs de biwa, vis-à-vis de laquelle il reprend son indépendance lorsque sa route croise celle d’Inu-oh, figure baroque tout droit sortie du monde des dieux du Voyage de Chihiro. Exagérées par le dessin, ses difformités physiques (bras, yeux,…) sont plus fascinantes que repoussantes pour le spectateur ; et pour Tomona, l’intensité et la candeur de sa pratique de la danse et du chant sont une invitation à rompre avec l’ordre établi.

Les trois temps d’Inu-oh nous font vivre intensément autant de facettes de l’existence, à la portée universelle – l’apprentissage, l’accomplissement, le rejet

S’ouvre alors le deuxième temps du film, qui prend le risque d’enchaîner quasiment sans raccords narratifs entre eux les numéros musicaux présentés par Tomona et Inu-oh à leur public de plus en plus fourni, à la manière d’un concert – un concert de rock de stade moderne (le morceau final fait penser à Queen) et non de musique d’époque. Riffs électriques, postures de guitar hero, effets démesurés de mise en scène et délire du public en retour : le résultat, grisant au possible, vise à nous faire ressentir la communion entre les musiciens et leurs fans et non à nous représenter de manière réaliste une époque, un destin. Les destins tragiques des deux protagonistes ont tout le temps de les rattraper dans l’acte final du récit, où les tenants de l’ordre politique et culturel prennent leur revanche sur cette tentative de sédition libératrice. La violence du passé des héros – la révélation des souffrances qu’ils ont endurées et qui les ont amenés là où nous les avons rencontrés – se branche directement, en court-circuitant la parenthèse enchantée du bonheur du présent (les concerts), sur la violence de leur futur : vengeance, châtiment, humiliation, retour à la négation (par l’imposition qui leur est faite de reprendre leurs dead names) de leur identité si fièrement et généreusement affirmée, découverte. Les trois temps d’Inu-oh nous ont fait vivre intensément autant de facettes de l’existence, à la portée universelle – l’apprentissage, l’accomplissement, le rejet.

Comme c’est le cas de l’ensemble des longs-métrages sélectionnés, Inu-Oh est présenté à la Semaine de la Critique de Berlin accompagné d’un programme de courts-métrages, parmi lesquels Las picapedreras d’Azul Aizenberg, une des comédiennes du film-fleuve argentin La flor. Aizenberg y propose, par un montage accolant des images de multiples provenances, un récit d’un siècle de lutte ouvrière dans son pays, repensé pour y réintégrer les femmes dont la présence et les actes ont été effacés – pour diverses raisons – par l’histoire officielle. Le résultat brille autant par sa forme enlevée que par son fond engagé.

INU-OH (Japon, 2021), un film de Masaaki Yuasa, avec les voix de Avu-Chan et Mirai Moriyama. Durée : 98 minutes. Sortie en France indéterminée.

La Semaine de la Critique de Berlin a lieu du 9 au 17 février 2022.