PATRIA, ANE IS MISSING : le Pays Basque, âme en peine

Parmi sa pléthorique sélection, le festival de San Sebastian accueille cette année deux œuvres opposées en tout en surface : Patria, une série produite par HBO (qui sera diffusée en France sur Canal+) projetée en grande pompe hors compétition, et Ane is missing, un premier long-métrage passé plus discrètement dans la section annexe New Directors. Les deux sont réunies par leur thème – la lutte armée menée par l’ETA pour l’indépendance du Pays Basque, et plus précisément la manière dont elle a déchiré des familles.

Ce sujet est évidemment particulièrement important à San Sebastian, quand bien même il reste totalement invisible pour nous gens de passage, festivaliers venant d’ailleurs, ou touristes en balade ici ou même à Bayonne (qui était la principale base arrière de l’ETA, son refuge où exfiltrer les combattants trop nettement dans la ligne de mire de la police espagnole). Raison de plus pour profiter du festival non seulement pour découvrir des œuvres du monde entier, mais aussi pour focaliser son regard sur cette histoire extrêmement locale, aux blessures encore vives. Ane is missing comme Patria se déroulent dans un passé très proche, respectivement 2009 (le début des travaux du train à grande vitesse reliant la région à Madrid) et 2011 (lorsque l’ETA a annoncé mettre un terme à la lutte armée). Ane is missing décrit, avec justesse, malgré des maladresses inhérentes à son statut de premier film, l’éloignement entre une mère et sa fille adolescente, dont la source est le positionnement de chacune vis-à-vis de la rébellion basque. Ane s’y jette à corps perdu, à l’âge où sa mère Lite était enceinte d’elle – donc incapable de s’engager politiquement. Cette divergence de chemins les met en opposition frontale, quand Ane et ses compagnons d’armes prennent pour cible le lieu (le site de creusement d’un tunnel de cette ligne ferroviaire, symbole à leurs yeux de l’exploitation et de l’humiliation du pays) que le travail de Lite consiste justement à protéger, en tant que vigile. Une série de séquences inspirées et fortes rythme la rupture progressive entre les deux femmes, inéluctable malgré l’amour évident qu’elles se portent mutuellement : l’absence liminaire imprévue d’Ane dans l’appartement où rentre Lite après sa nuit de travail, la découverte sur l’ordinateur d’Ane de vidéos d’entraînement militaire, une filature honteuse mais que Lite ne peut s’empêcher de mener. Et enfin leur séparation, peut-être définitive, matérialisée par un grillage infranchissable entre elles.

Le drame ne naît pas de conflits moraux internes aux êtres, mais d’une chose plus terrible encore – leur absence, car chacun est viscéralement sûr de sa position, sans discussion ou concession possible

L’ampleur de Patria, adaptée d’un roman devenu un phénomène de société au Pays Basque et en Espagne (plus d’un million d’exemplaires vendus), est bien plus large : une durée de huit heures contre 1h30, et une galerie d’une dizaine de personnages principaux qui recouvre cette fois deux familles, dont on suit les destins sur deux périodes temporelles. Mais le drame en son cœur est le même que celui d’Ane is missing : la destruction irrémédiable du lien entre les êtres, peu importe leur proximité. Dans Patria cela prend de multiples formes, car il y a tant de combinaisons amicales et amoureuses – entre amis d’une famille à l’autre, entre parents et enfants au sein d’une même famille, entre amants. Après deux premiers épisodes (sur huit au total) qui se dispersent un peu trop dans les allers-retours temporels servant à présenter l’ensemble des protagonistes, la série trouve son rythme et sa force dès lors qu’elle devient chronologique, afin de répondre à la question terrible enfin formulée par une mère à son fils : « est-ce toi qui l’a fait ? », assassiner le père de l’autre famille. (Le troisième épisode de Patria est également celui où le véritable méchant de l’histoire, inhumain et effroyable, fait son apparition : la police espagnole.) On suit la manière dont la tragédie emporte les humains malgré eux, en les privant de leur humanité à mesure que les positions se radicalisent, s’éloignent jusqu’à ce qu’il n’y ait même plus de contact possible. Le drame ne naît pas de conflits moraux internes aux êtres, mais d’une chose plus terrible encore – leur absence, car chacun est viscéralement sûr de sa position, sans discussion ou concession possible. L’enracinement dans une posture, une certitude devient tel que même le sens de la lutte disparaît : « ça n’a rien à voir avec le fait d’être bon ou mauvais », affirme ainsi la mère de l’une des familles à son mari, pour toute réponse à la remarque de ce dernier sur le fait qu’aucun jugement de valeur ne peut justifier leur changement d’attitude vis-à-vis de l’autre famille, hier amie, aujourd’hui répudiée. La mort intérieure de la société, c’est cela, lorsqu’il n’y a plus de justifications derrière les dogmes.