Shunji Iwai poste sa LAST LETTER depuis la Chine

Beaucoup considèrent Shunji Iwai comme l’un des plus grands cinéastes japonais contemporains. A regret, peu en France partagent cet avis tant ses films ont tendance à ne pas traverser notre frontière. Pas sûr que ce dernier en date, malgré la particularité dans sa filmographie d’avoir été tourné en Chine et en mandarin, ne déroge à cette triste règle. Et d’autant moins que, et c’est bien sûr une bonne nouvelle dans l’absolu, le changement de paysage n’a rien changé : Last Latter ressemble bien à un Shunji Iwai…

Last Letter est le premier film tourné en Chine dans la carrière du cinéaste japonais Shunji Iwai. Il a déclaré lors de plusieurs entretiens avoir souhaité en faire l’expérience après avoir pris connaissance d’y détenir une solide fanbase, particulièrement attachée à Love Letter (1995). Depuis, Iwai a confié avoir pensé Last Letter comme une distante prolongation à ce coup d’éclat quasi-homonyme, et précisé que l’idée de cette nouvelle histoire lui était venue pendant l’écriture de sa mini-série tournée en Corée Chang-ok’s letter (2017). La genèse de ce nouveau projet rappelle donc bien à quel point les relations épistolaires ont une importance particulière au sein de son œuvre ; ajoutons même à l’ensemble le souvenir des échanges cette fois dématérialisés dans All about Lily Chou-Chou (2001), ne serait-ce que pour le plaisir de mentionner ce qui reste peut-être son plus grand film (inédit en France comme à peu près toute sa filmographie à l’exception du charmant animé Hana et Alice mènent l’enquête, sorti grâce à Eurozoom en 2016).
Que Last Letter sorte un jour dans nos contrées ou non, les courriers écrits, envoyés, oubliés, perdus, qui circulent d’une figure à l’autre ou d’une époque à l’autre, au cours du film, ne devraient pas en tout cas se contenter de voguer telles des bouteilles à la mer à l’avenir. En plus de marquer nos esprits quelques temps après l’avoir visionné, Shunji Iwai a déjà prévu diverses extensions de la durée de vie du film : la prochaine écriture d’un roman centré sur le grand personnage absent du récit (la défunte Zhinan), la réalisation d’une suite (sans doute l’adaptation dudit roman) et enfin le tournage d’un remake, cette fois de retour au Japon, pour une sortie prévue courant 2020.

Mais que raconte-t-elle cette histoire ? On y suit une femme nommée Zhihua (Zhou Xun) qui, lorsque sa sœur Zhinan se donne la mort, se rend à une cérémonie d’anniversaire de leur ancien lycée pour l’annoncer aux anciens camarades. Seulement, une fois sur place, voyant que tout le monde la prend pour son aînée, Zhihua n’ose pas les contredire. S’ensuit une relation épistolaire entre la maladroite usurpatrice et l’un des anciens élèves, Yin Chuan (Qin Hao – bouleversant, comme toujours, et souvent chez Lou Ye), ancien jeune homme épris de la grande sœur une quinzaine d’années plus tôt. Lui n’est finalement pas dupe, elle ne le sait pas dans un premier temps, et tout se complique encore quand les filles respectives de Zhihua et de Zhinan se font passer pour elle et répondent aux lettres de Yin Chuan. Le jeu de faux-semblants redouble grâce à une idée simple mais essentielle, celle de faire jouer les deux cousines et les deux sœurs durant les flashbacks par les deux mêmes jeunes comédiennes (Deng Enxi en tant que jeune Zhinan et la star montante Zhang Zifeng en jeune Zhihua, actrice qui n’usurpe assurément pas cette réputation flatteuse).

La mise en scène de Shunji Iwai soutient sans mal toutes ces bourrasques temporelles et la valse des sentiments, tant sa caméra virevolte tendrement, tant la photo cotonneuse précise encore l’atmosphère, reproduisant imparfaitement mais courageusement celle du regretté chef opérateur Noboru Shinoda, inséparable du cinéaste jusqu’à sa mort en 2004. Les plans en extérieur sont sans doute les plus beaux à cet égard, et ceux en intérieur les égalent presque… tant que les personnages ne s’attablent pas. A chaque dialogue partagé assis, Iwai semble s’inquiéter et vouloir maintenir l’attention à tout-pris, alors il coupe plus, multiplie les plans et de fait les points de vue fantômes aussi. Ce n’est qu’un léger embarras, le sentiment que Shunji Iwai se montre soudainement plus fébrile à chaque fois que son récit le contraint à délaisser sa fameuse caméra très aérienne et qu’il doit mettre en scène des échanges plus terre-à-terre. Petit bémol donc, petit au sein d’une belle partition, où plusieurs âmes solitaires se croisent, se trouvent, se gardent, des familles nouvelles se recomposent, l’amour se propage, que ce soit en accueillant un ancien amant, en recueillant deux enfants devenus récemment orphelins, ou en adoptant deux adorables chiens. Ces deux figures ne sont pas les plus bavardes mais parfaitement constitutives de ce film choral, et le prouve la façon dont Iwai s’abaisse naturellement à leur hauteur pour les cadrer lors des scènes qui les concerne.
Il y a de part et d’autre de la caméra, qu’il a déplacée d’un territoire à un autre sans rien y changer, une tendresse propre au cinéma de Shunji Iwai qui transparaît à nouveau ici, ce qui nous rassure et nous ravit.

LAST LETTER (Ni hao, Zhihua, Chine, 2018), un film de Shunji Iwai, avec Zhou Xun, Qin Hao, Zhang Zifeng, Deng Enxi… Durée : 114 minutes. Sortie en France non déterminée.