D.R. Mitchell (Under the Silver Lake) : « Le cinéma, c’est de l’art rupestre. Seules quelques œuvres survivront… peut-être ».

Deux mois après être venu au Festival de Cannes pour présenter Under the Silver Lake en Compétition, dont il était malheureusement reparti les mains vides, David Robert Mitchell est de retour à Paris afin de prolonger la promotion de son film d’apprenti détective foisonnant et mystérieux. L’entretien qu’il a accordé à Accreds fut empreint de pessimisme, mais un pessimisme des plus sereins.

 

Votre protagoniste Sam, qui se retrouve notamment à frapper un adolescent au visage, n’est pas toujours très aimable… Est-ce que l’on doute lorsque l’on écrit un protagoniste comme ça ?

Non, ça ne me faisait pas peur. Under the Silver Lake parle de mystère, puisque Sam cherche à en résoudre un mais aussi parce que lui-même est une énigme. Si le personnage ne faisait rien de troublant, rien de déroutant, ce mystère-ci désépaissirait et ce serait dommage. Le film parle de quelqu’un de déconnecté, mais aussi de jaloux et d’aigri, et cette caractérisation est un élément-clé du récit. Si Sam était un jeune homme parfaitement équilibré se lançant dans cette même quête, le film ne serait vraiment pas le même.

D’ailleurs, cette quête, cette recherche de sa voisine disparue, malgré leur idylle naissante, on sent qu’il le fait plus par défi que par amour…

Ce n’est pas une question d’amour, effectivement. Je ne pense même pas que ce soit une question de sexe, d’ailleurs. C’est l’histoire de quelqu’un qui cherche des réponses, de quelqu’un qui espère que la vie puisse lui offrir toute forme de mystère à résoudre, n’ayant pas d’intérêt particulier pour ce qui intéresse habituellement ses congénères.

Les « soluces » de sa collection complète de Nintendo Power Magazine ont peut-être joué un rôle là-dedans ?

C’est toute son obsession de la pop culture en fait, et notamment des jeux vidéo. On a aujourd’hui un accès instantané et permanent à toutes les composantes de plusieurs décennies de pop culture, on en est submergé. On adore ça, on le chérie même, mais est-ce que cela nous élève, ou est-ce que cela nous limite ? Personnellement je ne suis toujours pas sûr de le savoir. J’adore me plonger ou replonger dans toutes ses œuvres mais je redoute toujours qu’il s’agisse d’une forme de piège. C’est l’une des questions que pose le film, je pense.

Sur le cinéma en particulier, Under the Silver Lake semble donner une idée de quels classiques vous aimez…

Je pense que mes goûts sont plus variés que ce que l’on voit dans le film. C’est juste une part des films que j’aime, et encore, certains sont seulement présents parce qu’ils correspondent bien à Under the Silver Lake et à ses personnages.

Je comprends. C’était surtout une mauvaise introduction pour savoir qui vous appréciez dans le cinéma contemporain !

Ah… Je suis toujours nul quand il s’agit de répondre à cette question ! Mais je pourrais au moins dire que Zodiac (David Fincher, 2007) est l’un de mes films préférés des dix ou vingt dernières années. J’aime beaucoup aussi ce que font Denis Villeneuve ou Sofia Coppola. Récemment, j’ai aussi adoré Aquarius (Kleber Mendonça Filho, 2016).

L’univers et le ton de Under the Silver Lake sont très différents de It Follows, et vous me disiez que celui que vous écrivez actuellement n’a encore rien à voir. ..

Oui, je pense que l’idée est déjà de veiller à ne pas m’ennuyer moi-même !

Vous semblez néanmoins conscient que les « fans » de It Follows (2014) qui attendaient, peut-être à tort, un « nouveau It Follows » soient décontenancés par Under the Silver Lake. Il y a une scène qui s’y réfère, mais juste un clin d’œil, presque un nonosse à ronger…

(rires) Je suis très fier d’avoir fait It Follows, mais je ne le suis pas plus que du précédent et maintenant de Under the Silver Lake. Je suis persuadé qu’un jour je referai un film qui, en termes de ton et de structure, sera plus proche de It Follows, mais je préfère explorer et expérimenter plutôt que de creuser un même sillon.

Vos films restent néanmoins connectés, n’est-ce pas ?

Ils viennent tous de mon esprit, donc ils sont forcément liés à un degré ou un autre ! (rires) Mais je comprends ce que vous voulez dire, c’est plus profond que cela…

Je pense notamment à la scène du cinéma en plein air dans Under the Silver Lake, durant laquelle est projetée une version alternative de votre The Myth of the American Sleepover (2010).

Oui, ça c’est véritablement meta. Je crois que c’était une volonté de reprendre quelque chose qui était authentique et tendre, et de le corrompre, de le souiller. Ce que notre monde fait parfois avec de jolies choses. Le film dans son ensemble utilise, ou parle de l’utilisation, d’éléments de la pop culture, et de la façon dont on peut les détourner pour raconter quelque chose de nouveau.

Le film semble montrer Hollywood comme une sorte de machine digestive assez impitoyable…

Les œuvres sont aimées, saluées, puis jetées et oubliées, ça se passe comme ça à Los Angeles ! (rires)

Dès lors, si l’on souhaite préserver les films et leurs stars, comment peut-on lutter ?

On a ce qu’il faut, ce sont les films en soi, les œuvres du présent et du passé, que l’on peut revoir et aimer !

Mais en pratique, Under the Silver Lake expose certaines limites… Par exemple, Sam a de la chance d’avoir un vieux magnétoscope pour pouvoir visionner la VHS de L’heure suprême (Frank Borzage, 1927), que sa mère veut lui montrer et lui envoie…

Oui, c’est fragile mais tout a une fin. Certaines œuvres, certains artistes resteront dans les mémoires plus longtemps que d’autres, mais rien n’est éternel de toute façon.

Et quand vous montrez votre propre film de 2010 dans votre dernier film, diffusé dans un cimetière, est-ce que cela signifie que vous êtes inquiet vous-même quant à la trace que vous laisserez derrière vous en tant qu’artiste ?

Ça ne m’inquiète pas tant que ça. Je pense que rien ne peut vraiment durer, et qu’il est surtout bon de créer pour divertir les gens, ou pour leur offrir du réconfort, du plaisir ou encore matière à réflexion. Et ce, sur le moment ou pour un futur proche, parce que le caractère pérenne voire éternel d’une œuvre, je crains qu’il faille accepter que c’est impossible. Personnellement, ça me va. A mes yeux, les artistes d’aujourd’hui font de l’art rupestre, peut-être qu’une poignée d’œuvres survivront mais en réalité, on fait ce que l’on fait pour nous-mêmes, et pour notre époque, on le fait pour notre génération et possiblement une ou deux suivantes, mais c’est tout. Je dois sembler bien sinistre, mais je crains que ce soit la vérité ! (rires)

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Hendy Bicaise.
Pour la mise en relation avec David Robert Mitchell, merci à Marion Vanneste de DEJA LE WEB, ainsi qu’à Jean-Pierre Vincent et Alizée Morin.

UNDER THE SILVER LAKE (Etats-Unis, 2018), un film de David Robert Mitchell, avec Andrew Garfield, Riley Keough, India Menuez, Jimmi Simpson. Durée : 149 minutes. Sortie en France le 8 juillet 2018.