Laurent de Sutter : « le cinéma américain des années 1980 va contre tout ce que nous avons appris à considérer comme grand et important »

La sortie de Computer Chess d’Andrew Bujalski : beau prétexte pour rencontrer l‘écrivain et éditeur belge Laurent de Sutter et s’entretenir avec lui du cinéma américain des années 80. Celui-ci fait l’objet d’un ouvrage à paraître prochainement dans sa collection Perspectives Critiques (PUF). Qu’est-ce qui explique le désamour pour cette décennie ? Qu’attendent critiques et universitaires pour s’en emparer ? Un regard stimulant sur un cinéma qui ne demande finalement qu’une chose : être vu. Comme une nouvelle de Raymond Carver, sa surface c’est sa profondeur. 

A quand remonte votre projet de publier un ouvrage sur le cinéma américain des années 80 ? Pourquoi ? 

Il y a des choses que l’on ne peut pas cacher. Parmi celles-ci, il y a la date de notre naissance. Comme je suis né en 1977, j’ai grandi avec le cinéma américain des années 1980 ; celui que l’on voyait à la télévision ; celui qui passait dans les salles de cinéma ; celui dont on causait dans les cours de récréation. Pourtant, lorsque j’ai commencé à publier, puis à éditer, dans le domaine du cinéma, le fait qu’il n’existait encore aucun ouvrage prétendant couvrir cette période ne m’a pas tout de suite frappé. Il a fallu une conversation avec Jean-Jacky Goldberg (critique aux Inrockuptibles et réalisateur, ndlr) pour je finisse par réaliser, pris que je l’étais, moi aussi, dans la logique culturelle voulant que ce cinéma fût sans intérêt, combien cette absence était en réalité un manque. Il semblerait en effet que l’intérêt pour l’histoire du cinéma s’arrête à la fin des années 1970, pour ne renaître qu’une quinzaine d’années plus tard, à travers les œuvres d’une mince liste d’auteurs. Cette tâche aveugle dans l’historiographie est révélatrice : non seulement en dit-elle long sur la manière dont la critique envisage l’objet de son amour, mais aussi sur les raisons pour lesquelles celle-ci refuse de voir – et nous avec elle. J’ai donc lancé l’idée, et topé avec Fabien Gaffez (critique à Positif et directeur artistique du Festival International du Film d’Amiens, ndlr), qui m’a remis un projet tout à fait remarquable.

A quel type d’ouvrage faut-il s’attendre ? Quelle en sera l’approche ? 

Il s’agira d’un ouvrage mêlant de manière indistincte théorie et histoire, et multipliant les ouvertures vers le dehors du cinéma. Un des reproches que je ferais à la critique cinématographique contemporaine (qu’elle soit journalistique ou universitaire) est en effet son étrange autisme. A lire sa production, je ne peux jamais m’empêcher de me demander : mais qui cela intéresse-t-il, bon sang ? Si je n’ai rien contre l’érudition, lorsqu’elle est réelle, en revanche la police du bon et du mauvais film qui fait l’essentiel de l’activité critique me paraît tout à fait dérisoire. Les films, à mon sens, n’ont d’intérêt qu’en tant qu’ils constituent la cristallisation d’une multiplicité d’enjeux, qui ne sont pas seulement esthétiques – mais politiques, économiques, éthiques, ontologiques, etc. C’est tout spécialement le cas pour le cinéma américain des années 1980, pour les raisons qui ont fait qu’on a refusé, jusqu’à ce jour, de véritablement le regarder. Sa prétendue transparence, son semblant d’unilatéralité, son esthétique de la ligne claire, ses narrations apparemment naïves sont, en réalité, d’une duplicité emportant avec elle des conséquences importantes sur toute l’économie de notre regard – au cinéma, mais aussi en-dehors. Sur ce point, Fabien Gaffez et moi sommes tout à fait d’accord : j’attends avec impatience de lire son manuscrit pour pouvoir juger de la manière dont il en aura déplié le détail.

Comment expliquez-vous le peu d’intérêt de la critique pour cette période ? 

Je l’explique par une raison très simple : la promotion intellectuelle d’une valeur jouissant, encore aujourd’hui, d’un prestige éhonté – la valeur d’ambiguïté. A première vue, le cinéma américain des années 1980 est tout sauf un cinéma ambigu : comparé à la vulgate prétendant expliquer le cinéma des années 1970, il semble au contraire marquer un repli sur une certaine forme de bêtise esthétique, éthique, politique et commerciale. Pourquoi les surfaces vides attirent-elles moins les forts en thème que les ombres et les effets de profondeur – c’est un mystère que je ne m’explique pas. A mon sens, le cinéma, quoi qu’on ait pu raconté sur la tridimensionnalité de l’image, est d’abord cette chose rectangulaire et plate : un écran et de la lumière. Or, pour ceux qui aiment les vertiges de l’ambiguïté, il faut qu’il y ait davantage ; il faut qu’il y ait du sens, du caché, de l’envers, et ainsi de suite. C’est-à-dire qu’il faut que ce que l’on voit soit racheté par ce qu’on ne voit pas – ce qui est une très étrange idée, vous en conviendrez, de l’acte de regarder. Pourquoi regarder des films, dans de telles conditions ? A rebours de cette idée, le cinéma américain des années 1980 réclame d’abord d’être regardé tout court : de réapprendre le simple geste d’ouvrir les yeux, et de tenter de voir ce qu’il y a à être vu, comme tel.

Serge Daney, Gilles Deleuze, Jean Baudrillard : comment associez-vous ces noms au cinéma de cette époque ?  

De manière étonnante, pour qui aime ces trois auteurs (c’est bien sûr mon cas), il semblerait qu’ils n’aient rien vu, absolument rien, des films de cette époque. Ce n’est même pas qu’ils se sont trompés : ils n’en ont jamais parlé, nulle part (ou presque, dans le cas de Daney). Etait-ce parce qu’ils le considéraient comme nul et non avenu ? Etait-ce parce que les images qu’ils y voyaient ne résonnaient pas avec leurs préoccupations théoriques – voire même les contredisaient ? Peu importe, en réalité. La seule chose qui compte est que le cinéma américain des années 1980 attend encore qu’on en tire les conséquences théoriques. Confirme-t-il ou infirme-t-il les idées de Deleuze, Daney ou Baudrillard (ou Jameson, ou Cavell, etc.) ? Ou bien, ce qui serait beaucoup plus intéressant, oblige-t-il à inventer une toute nouvelle théorie de ce qu’est le temps au cinéma, de ce que serait le visuel opposé au visible, de ce que serait le simulacre et la simulation, et ainsi de suite ? Pour ma part (et, à nouveau, je crois que Fabien Gaffez est d’accord avec moi à ce propos), je penche bien sûr en faveur de cette seconde hypothèse. Comme le disait Lévinas de l’œuvre de Derrida, je crois qu’il s’agit d’un cinéma qui nous oblige à penser le cinéma, sa place dans le monde, et ce qu’il y produit, « tout autrement ». Et il nous l’oblige en vertu de son caractère contre-intuitif : c’est un cinéma qui va contre tout ce que nous avons appris à considérer comme grand et important, aussi bien dans le monde du « cinéma d’auteur » que dans l’artisanat du cinéma bis. Ni bis, ni auteurisant, c’est un hapax absolu dans l’histoire du cinéma, que même la comparaison déjà éculée avec celui des années 1950 ne peut réduire.

Publier un ouvrage sur le cinéma américain des années 80, n’est-ce pas d’une certaine manière aller contre les années 70, contre le travail d’un Jean-Baptiste Thoret par exemple ? 

J’ai le plus grand respect pour les travaux de Jean-Baptiste Thoret, dont je tiens le « 26 secondes » comme un des rares chefs-d’œuvre de la critique cinématographique française, et son ouvrage sur « Le cinéma américain des années 70 » comme une somme indépassable. L’habitude, dans un certain milieu cinéphilique plaçant le cinéma américain des années 1980 au pinacle, de vouloir à tous prix s’opposer à ses analyses tient de l’enfantillage. Plutôt que s’y opposer, il vaudrait mieux travailler à les compléter : ce que Thoret a fait pour les années 1970 doit servir d’exemple, du point de vue de l’ambition, de la rigueur et de la richesse de vision, pour toute entreprise portant sur n’importe quelle autre période. Là où, en revanche, le tropisme seventies m’agace, c’est lorsqu’il se présente lui-même comme l’alpha et l’oméga de l’intelligence cinématographique en ce qui concerne le cinéma de notre temps. Je crois au contraire que l’éthique de l’ambiguïté, la politique du retors et l’esthétique de l’éclat à l’œuvre dans le cinéma américain de cette époque n’est qu’un moment  – passionnant, singulier, riche, mais passé. A vouloir à tout prix le pérenniser, on aboutit à sanctifier de manière béate les œuvres d’auteurs dont la « profondeur » est tout aussi factice que l’est la prétendue « superficialité » du cinéma américain des années 1980. Je trouve cette opposition parfaitement sotte : ce dont nous avons besoin, c’est d’inventer notre propre formule, au-delà du profond et du superficiel, comme Nietzsche réclamait un au-delà du Bien et du Mal. Et je crois que le cinéma américain des années 1980, qui n’est bien sûr plus le nôtre, peut nous y aider.

Quel est votre rapport avec les années 80 en général et son cinéma en particulier ? 

Je vous l’ai dit : c’est le cinéma avec lequel j’ai grandi. Je suis un enfant de Ghostbusters et des comédies avec Steve Martin, de Top Gun et des films d’action avec Arnold Schwarzenegger, de When Harry Met Sally et des derniers films de Blake Edwards. J’aime ces films, et je suis triste qu’on n’en ait rien fait. Prenez Switch, l’avant-dernier film de Blake Edwards, par exemple : c’est le film le plus queer de l’histoire du cinéma. En matière de politique et d’éthique du genre, il fait littéralement tout exploser, avec une radicalité et une élégance sans pareilles : un séducteur phallocrate transformé en femme par Dieu se retrouve à donner naissance à une fille qu’il a eue de son ex-meilleur ami, avec qui il a baisé une nuit où ils étaient tous deux bourrés. Vous imaginez cela ? On est au-delà du gender, du LGBT, de tout ce que l’on veut : on est littéralement dans le monde du post-genre depuis son cœur même – comme c’était le cas pour le film de Edwards lui-même, à la fois mélodrame, film de flic et satire de la publicité, etc., tout en restant comédie. Eh bien, c’est cela, pour moi, le cinéma américain des années 1980 : le cinéma de l’au-delà de l’évidence, et de l’au-delà des catégories par lesquels nous prétendons la jauger.

Laurent de Sutter est écrivain et dirige la collection « Perspectives critiques » aux Presses Universitaires de France. Il publiera prochainement l’ouvrage de Fabien Gaffez (rédacteur à Positif, directeur artistique du Festival du Film d’Amiens) consacré au cinéma américain des années 1980. 

Lire notre article « La beauté du cinéma américain des années 80 est-elle dans l’oeil de BLADE RUNNER ? »