AU BORD DU MONDE, une autre réalité si proche et si loin de nous

Une différence de taille distingue Au bord du monde du gros des troupes des documentaires d’accompagnement sur le long terme, à hauteur d’homme. Elle tient au dispositif de mise en scène décidé par Claus Drexel, par lequel il transforme notre regard sur les SDF parisiens qui sont les sujets de son film.

Pour s’entretenir avec eux Drexel pose sa caméra au sol, cadrant ses interlocuteurs précisément au centre de l’écran, ce qui provoque un léger effet de contre-plongée (d’autant plus marqué si l’écran de projection est situé au-dessus des sièges). Au bord du monde redresse ainsi ceux-là même qui nous sont communément rendus inférieurs ne serait-ce que par l’axe de notre regard – ils sont assis ou allongés à même le sol quand nous les croisons en marchant debout dans la rue ou les couloirs du métro. Dans la salle de cinéma le rapport devient égalitaire, voire légèrement en leur faveur, quels qu’aient pu être les accidents de leurs vies. De plus, à rebours du misérabilisme Drexel ne s’interdit pas de soigner l’image – de faire œuvre de cinéma, en somme. Ses plans fixes aux cadrages réfléchis, sa lumière soignée profitant de la beauté du numérique nocturne l’affirment, en plus d’exposer avec franchise l’écart qui se maintient inévitablement entre nos deux mondes étrangers l’un à l’autre, de part et d’autre de l’écran, de la caméra.

Drexel assume ce renversement nous plaçant avec lui dans une situation d’outsider (au sens propre) jusque dans les discussions, qu’il laisse ses interlocuteurs mener quoi qu’il arrive. Ces derniers peuvent parler bien ou mal, d’eux ou du monde, être cohérents ou malades, rester muets même ; Au bord du monde garde sa position neutre, sans laisser percer la moindre analyse superflue ou pitié forcée. Les êtres se rapprochent de nous, et l’impact du film grandit, par le seul effet du temps qui passe et des saisons qui changent jusqu’à la pluie et la neige de l’hiver. On sent que le réalisateur lui-même s’est senti progressivement de plus en plus familier de ces parisiens invisibles. Ses questions se font plus assurées, et en toute à la fin du long-métrage – le moment idéal – il ose pousser l’affirmation de sa mise en scène un cran plus loin encore. L’épilogue délaisse les mots pour ne s’exprimer que par les images, qui transforment la capitale en une cité post-apocalyptique. Les visions terminales d’Au bord du monde, dans les renfoncements du tunnel sous l’Arc de Triomphe, comptent parmi les plus sidérantes de ce début d’année.

AU BORD DU MONDE (France, 2013), un film de Claus Drexel. Durée : 98 minutes. Sortie en France le 22 janvier 2014.