HENRI de Yolande Moreau

Projeté à la dernière Quinzaine des réalisateurs, Henri est un film fragile, en dilettante, l’un des plus sensibles de l’année. Aux plus pressés, on dira qu’il croise l’esprit des Deschiens et des Dardenne. Aux autres, il y aurait matière à en dire bien plus. Le second film de Yolande Moreau distille un comique de situation, impose un regard pudique.

Un fil ténu et discret, qui sonne comme une invitation. La mise en place vériste – une suite de micro-événements – tresse des séquences autonomes, habitées d’une certaine indolence, qui font l’éloge des petites gens. Le film s’ouvre sur les coulisses d’un restaurant, où s’affairent Rita, en salle, et Henri, en cuisine. Celui-ci est présenté d’emblée en position subalterne, rouage indispensable du restaurant « La Cantina ». Rita meurt subitement ; Henri, veuf, est projeté sur le devant de la scène.

C’est une chanson de gestes, un film taiseux qui n’assène aucune vérité. Henri fait partie des invisibles, il a choisi de se taire. Un peu brut, un peu lâche, il s’oublie dans l’alcool. On lui propose de se faire aider par Rosette. Lui est terrien (l’inquiétant Pippo Delbono) ; elle (Candy Ming), lunaire et douce, légèrement handicapée. Deux indésirables. L’histoire de deux êtres réunis dans un même cadre à qui on n’a rien demandé. Subtile fable qui va repriser le lien compliqué qui les unit, les cogne l’un à l’autre. Peu à peu, l’alliage des contraires laisse filtrer des instants évanescents, comme s’ils étaient arrachés au visage délicat de Candy Ming ou volés entre deux prises. On l’aura compris, ces deux-là sont comme le film : flottant, mutique. Or, l’opacité est le propre de l’alcoolique (Flight de Robert Zemeckis contenait la même formule) : approchez, aidez-le ou toisez-le de toutes parts, il se dérobe toujours.

Sous un vernis naturaliste qu’on nommera par défaut « belgitude », se niche une poésie singulière portée par une attention, parfois scrupuleuse, sur ces petites choses, indices et signes au carrefour de l’étude de caractères et d’Un cœur simple de Flaubert. Yolande Moreau déploie une mise en scène méthodique et précise. Elle dépouille les personnages, les confronte à leurs chagrins, jusqu’à cette scène marquante où Henri s’exile dans sa chambre en nous laissant au seuil de la porte. Par-delà cette dualité en apparence systématique – elle aspire à s’envoler, lui s’enterre a petits feux -, l’auteur fuie la psychologie, le lyrisme, en jouant des ruptures au sein même du plan.

Le film scrute l’usure du temps, saisit la beauté littérale de cette femme-enfant et de cette communauté des Papillons, foyer d’handicapés mentaux. Il la surnomme « Papillon », chenille accrochée à un tableau, à qui toute parole, geste, est ridiculisé ou conspué. D’un côté, le grivois ; de l’autre, la naïve, l’innocente. Bien sûr, l’handicapé n’est jamais celui auquel on croit. La cinéaste tisse un écheveau sentimental, une romance empêchée par la norme, les proches. Si le couple de fortune se fortifie, amants d’une nuit qui leur appartient, les caractères restent en friche, emmurés dans la cage sociale qui leur est imposée.

C’est dire à quel point Henri, mine de rien, se révèle à l’image de l’ex-Deschiens : burlesque, sec. Un film comme un clown triste. Une œuvre récalcitrante dont la beauté âpre semble constamment s’inventer sous nos yeux.

HENRI  (France/Belgique, 2013), un film de Yolande Moreau. Avec Pippo Delbono, Miss Ming, Jackie Berroyer. Durée : 107 min. Sortie en France :  le 4 décembre 2013.