Georges Franju aurait fêté ses cent ans le 12 avril 2012. C’est à cette occasion que la Cinémathèque Française a rendu hommage à son cofondateur, au cours d’une journée de projections à la cohérence remarquable. En attendant une rétrospective intégrale ?

Evacuons d’emblée les éventuels regrets. L’antre de la cinéphilie française aurait-il pu célébrer avec davantage de conviction l’œuvre de celui qui a contribué à lui donner vie ? Apparemment pas. La faute aux problèmes de droits, forcément obscurs selon la formule consacrée, empêchant la projection de deux longs-métrages de Franju, Thomas l’imposteur (1965) et Thérèse Desqueyroux (1962). Puisque le décès récent du fils du cinéaste, jusqu’alors interlocuteur de la Cinémathèque, a empêché l’aboutissement de la négociation menée en amont pour obtenir ces deux films, il fallait se contenter d’une journée, mais quelle journée il faut le reconnaître : trois courts et deux longs-métrages, tous restaurés ou en copies neuves, dont l’homogénéité thématique et stylistique ont rendu vaine toute tentative de s’extraire de l’univers de Franju une fois l’œil saisi.

Voir ou revoir Le sang des bêtes (1948) et Hôtel des Invalides (1951), c’est visiter cette Paris funèbre et étrangement dépeuplée, où bétail et soldats se confondent dans un même sacrifice. Suivre le chien Pierrot dans Mon chien, court-métrage de 1955, et la meute aux trousses du savant fou des Yeux sans visage (1959), c’est apprécier la drôle de vengeance, tellement différée dans le temps, de la bête autrefois abandonnée et promise à la vivisection, sur celui qui tient le scalpel.

Les grands cinéastes et cinéphiles aiment les animaux. Plutôt que d’émettre des hypothèses sur l’explication de cette tendresse commune – risquons-nous à une seule : la capacité, aujourd’hui révolue ou presque, de s’émerveiller également devant un documentaire animalier ou devant la fiction la plus sophistiquée –, rappelons simplement la passion d’André Bazin pour les films de Lamorisse (Crin-Blanc, Bim le petit âne), ou celle d’Alain Resnais et Chris Marker pour les oiseaux et les chats, afin de mieux insister sur l’importance du bestiaire de Franju.

Judex (1963), le justicier, laisse à sa belle des tourterelles à relâcher en cas de danger, comme Batman demande aux habitants de Gotham de projeter l’ombre d’une chauve-souris pour l’appeler. Judex, toujours lui, se déguise en homme-oiseau capable de ressusciter entre ses doigts les colombes apparemment mortes, et de les multiplier. Ces mêmes colombes accompagnent l’héroïne défigurée (Edith Scob) des Yeux sans visage alors qu’elle s’enfonce dans la nuit. Et ce chien, qui pose sa patte sur le corps étendu et inanimée d’Edith Scob toujours, mais dans Judex cette fois, pour l’empêcher d’être enlevé… On peut légitimement se demander si Terrence Malick n’a pas vu et aimé Le ballon rouge de Lamorisse, lui qui laisse justement échapper un ballon de la même couleur dans Badlands. Aurait-il vu aussi Judex, lui qui flanque Sissi Spacek d’un cerbère plus gros qu’elle, dès le plan d’ouverture du même film, avant de nous laisser 80 minutes plus tard face à un Martin Sheen tenu en laisse par la police (se souvient-il même du Sang des bêtes, puisque Kit/Sheen devient provisoirement un vrai cowboy ?).

Et Dario Argento, Mario Bava ? La dette de ces deux maniéristes envers Hitchcock est bien connue, mais l’un a-t-il pensé aux Yeux sans visage en faisant se promener des lames sur les joues de ses actrices, ou en laissant à un singe le soin de sauver Jennifer Connelly à la fin de Phenomena ; et l’autre, aux justaucorps et collants de Diana (Francine Bergé) dans Judex, en travaillant sur Danger : Diabolik ? Franju n’est pas seul dans cette histoire, il y a Feuillade évidemment (Judex lui rend hommage, ainsi qu’à l’année 1914, de « triste mémoire », car Franju est ainsi, le monde réel fait toujours un retour fracassant dans ses films), Boileau-Narcejac aussi (Les yeux sans visage est l’adaptation d’une œuvre du duo, tout comme Les diaboliques de Clouzot, ou Vertigo d’Hitchcock), et d’autres.

L’impression persiste pourtant que Franju est un point nodal de l’histoire du cinéma encore plus gros que ce que l’on pourrait croire. L’inventeur d’une esthétique à la poésie morbide particulièrement de circonstances en un lieu où l’on expose actuellement Tim Burton, d’un paysage en friche à cheval entre ville et campagne, d’histoires bizarres où les bonnes sœurs se dévêtissent pour se transformer en acrobates, où les acrobates aident à libérer les otages, et où les otages ne retrouvent leur liberté qu’en devenant des fantômes rendus transparents par la catastrophe déjà arrivée ou celle à venir. Un cinéaste dont l’une des sources d’inspiration majeure fut – et Bernard Benoliel a bien fait de le rappeler avant la projection des Yeux sans visageTrépanation pour une épilepsie Bravais Jacksonienne, film médical du Dr Martel, montrant un patient, conscient, être débarrassé d’une tumeur. Tout est bien dans le titre.

La journée Georges Franju s’est déroulée le lundi 16 avril, avec la participation d’Edith Scob et de Francine Bergé.