MILLÉNIUM, les hommes qui n’aimaient pas les femmes de David Fincher

La ligne éditoriale d’un site a parfois bon dos. Un long-métrage est présenté lors d’un festival népalais et, hop, Accréds en publie sans vergogne la critique depuis la France. Or, dans le cas de Millénium, qui a évité tout circuit festivalier, comment faire ? Montrer patte blanche : le nouveau Fincher est un beau film noir alors, avant que Sundance, Gérardmer et Berlin n’accaparent toute l’attention, nous souhaitions partager notre enthousiasme avec vous.

Dans cette nouvelle adaptation du premier roman de la trilogie Millénium de Stieg Larsson, il est toujours question de viols : un père violeur, un fils violeur, une enquêtrice violée. La dégaine très dark de l’héroïne Lisbeth Salander n’est pas un artifice, c’est la trace la plus indélébile de ces tragédies présentes et passées qui engluent Millénium. Les sombres filins débordent et fuient autour des orbites de Lisbeth lorsqu’elle se venge de son agresseur. Ils sont déjà là, prêts à éclabousser l’écran lors du générique de début ; plus beau vestige à ce jour des premières armes du Fincher tendance « clippeur ».

Avec Millénium, David Fincher s’intéresse à ce qui marque et à ce qui s’efface. Les femmes de son récit, enquêtrice ou enquêtées, ne sont jamais épargnées. Elles subissent les pires atrocités de leurs bourreaux puis, quand l’acte prend fin, le souvenir perdure. Alors l’imagerie déployée par Fincher prend le relais : les tatouages indélébiles remplacent les bleus éphémères, les dessins de fleurs jamais fanées se multiplient et les indices évanescents de l’enquête se régénèrent sans cesse. Les reporters Mikael Blomkvist et Lisbeth, reprenant une investigation laissée en jachère depuis plusieurs décennies, imposent leurs procédés ultramodernes : de vieilles photos jaunies s’animent à l’aide d’un logiciel Apple, une bible est parcourue avant de réapparaître dématérialisée quelques minutes plus tard, comme englobée par le même écrin blanc, etc. Ce sont les vestiges, voués à disparaitre, d’un fait divers sordide qui reprennent vie, ressuscités par la puissance d’une modernité technique protéiforme. Dans cet univers, les expérimentations formelles qui définissaient le cinéma de Fincher dans les années 1990 n’ont plus besoin de s’exhiber. Déjà, avec The Social Network (2010), il cachait ses plus belles prouesses, tel le dédoublement d’Armie Hammer en jumeaux Winklevoss, pour mieux souligner le danger des avatars virtuels et masqués de tout individu labellisé « 2.0 ». Avec Millénium, Fincher réaffirme la prééminence de ces images-mensonges. Mais il n’a même plus besoin de les afficher plein cadre, elles sont assimilées par ses personnages.

Il y a quelques années, dans le thriller Le Cercle de Gore Verbinksi, le protagoniste était si désireux de trouver la vérité qu’il en devenait capable d’étirer les bordures du cadre d’une vidéo, au-delà des frontières imposées par son enregistrement. L’abnégation du tandem de Millénium est comparable : ils feront tout pour comprendre les raisons de la disparition d’une adolescente un demi-siècle plus tôt. En parallèle, ils s’évertuent à dévoiler l’identité de son assassin potentiel. Leur application est telle qu’elle semble mue par la menace de l’échec, par la peur de vivre un nouveau Zodiac. Comme s’ils avaient eu vent de l’affaire qui remua l’Amérique des seventies, ou comme s’ils avaient vu le film de Fincher au cinéma en 2007, Blomkvist et Lisbeth évitent l’impasse, évitent le bourbier. Ensemble, ils s’efforcent à rendre aussi indélébiles les traces de la vérité que peuvent l’être les maux des victimes rencontrées. Si les preuves restent en vie, le tueur n’aura pas autant de chances.

Quant à l’ombre de Zodiac, elle planait depuis le début. L’intrigue se lance par l’entretien de Mikael Blomkvist avec Henrik Vanger, vieil homme à la recherche de la vérité depuis plus de quarante ans. Vanger est à la fois Graysmith, Toschi et Avery, coupable comme ces trois limiers obsédés par le tueur du Zodiac, d’avoir remué ciel et terre avec pour seules armes sa hargne, un calepin et un stylo. Les deux intrigues trouveront d’ailleurs leur climax lors d’un même face-à-face, glaçant, en compagnie du tueur présumé au fond d’une cave. Différence de taille : cette fois-ci, la rencontre est physique, aucunement stérile. Pourtant, au bout du compte, le fait que Millénium apporte des réponses, chose qui n’intéressait jamais Fincher dans Zodiac, n’indique aucunement la supériorité du premier sur le second. D’ailleurs, Millénium ne s’achève pas avec la résolution de l’affaire de la disparue mais avec celle de l’intrigue sentimentale, faussement secondaire, qui unit Lisbeth et Blomkvist.

Que la conclusion soit amer ou non importe peu, le fait de voir l’amour envahir un cadre jusqu’alors sali, noirci par une foule d’actes de haine, se reçoit comme un ravissement, un redoux inespéré. Parfait dosage : Fincher a réussi son « feel bad movie », mais en douceur.

MILLÉNIUM – les hommes qui n’aimaient pas les femmes (États-Unis, 2011), un film de David Fincher, avec Daniel Craig, Rooney Mara, Stellan Skarsgård  Robin Wright. Durée : 148 min. Sortie en France le 18 janvier 2012.

BONUS : à voir ici, le générique de début de Millénium : les compositeurs Trent Reznor et Atticus Ross revisitent l’hymne rock Immigrant Song de Led Zeppelin, et la chanteuse Karen O des Yeah Yeah Yeahs leur prête sa voix