CARNAGE de Roman Polanski

Un enfant à été frappé par un autre et c’est pour régler ce différend que les parents du premier reçoivent ceux du second : avec cette adaptation d’une pièce de Yasmina Reza, Polanski s’autorise un aparté profane, mais optimiste, sur l’art.

En passant du théâtre au cinéma, Le Dieu du carnage est devenu Carnage. Dieu n’a pas disparu des dialogues, mais du titre. Probablement parce que tout est profane dans le nouveau film de Polanski. On dit s’y « torcher avec les Droits de l’Homme », on revendique de considérer son fils comme un maniaque, on y fume à New York, et on dégobille plein cadre et sans cut sur de gros bouquins d’art contemporain, Francis Bacon en particulier. Les amateurs de calembours pervers apprécieront de trouver un morceau de bacon dans le vomi. Les fans du peintre, outrés, devront attendre avant de se draper dans leur dignité. Attendre de découvrir cette inexplicable tache rouge comme du sang sur la partition du piano des Longstreet, couple progressiste (Jodie Foster et John C. Reilly) accueillant chez eux les Cowan (Kate Winslet et Christoph Waltz), parents du garçon qui a cassé deux incisives à leur fils. Attendre de surprendre Roman Polanski, en personne (et dans un film se déroulant aux USA, où il reste sous le coup de la justice, c’est savoureux), empêché de sortir de chez lui par la tournure orageuse de la rencontre organisée par ses voisins. Un metteur en scène empêché par ses personnages de rentrer dans sa propre fiction, c’est peu commun et ça sauve tout. Le peintre ne fait pas barrage au dégueuli et le musicien ne retient pas le sang de couler, certes, mais le cinéaste lui non plus ne préserve pas de la violence.

En voyant cette tache rouge très discrète sur une partition, on peut penser au dessin représentant un pachiderme, entrevu à côté d’un piano dans Elephant. Comme chez Van Sant, une brutalité inattendue s’est ici déchaînée (lors d’un fascinant prologue d’ailleurs, ajouté au texte de Yasmina Reza), sans qu’aucune beauté n’ait su la prévenir. Polanski serait-il devenu un nihiliste artistique ? L’épilogue – très bel ajout au texte de Yasmina Reza d’ailleurs, comme le prologue – permettra de répondre par la négative. Au contraire des Longstreet, Polanski ne considère pas que le chaos doit être jugulé, mais accompagné, le temps qu’il disparaisse de lui-même. Vouloir le dompter, c’est s’exposer à un déchaînement de forces insoupçonnables, c’est voir ses précieux livres maculés de bile et ses idéaux bafoués avec la plus grande vulgarité. Vouloir s’en préserver totalement, c’est risquer d’en ressentir les effets de manière encore plus forte, en cas de danger. Le monde tourne grâce au chaos et on ne peut pas se couper du monde. La sonnerie d’un téléphone mobile réchappé de la noyade le prouve. Bonne ou mauvaise nouvelle au bout du fil ? On s’en moque. L’important, c’est qu’il sonne, histoire de rappeler aux quatre individus enfermés dans cet appartement qu’on n’échappe pas à l’extérieur et à ses tumultes.

CARNAGE (France-Allemagne-Pologne, 2011), un film de Roman Polanski, avec Kate Winslet, Jodie Foster, John C. Reilly et Christophe Waltz. Durée : 79 min. Sortie en France le 7 décembre 2011.