CONTAGION de Steven Soderbergh

Steven Soderbergh sonde le Monde à l’aune d’une catastrophe humanitaire sans précédent. Rythmé par une science majestueuse du montage, Contagion réussit à mettre au diapason sa propre pulsation et les battements de cœur de ses spectateurs.

Les premières minutes de Contagion donne le ton d’une partition remarquable, à la fois malicieuse et minutieuse. Le prologue est admirable : sans dialogues et presque dénué de sons ambiants, bercé par la musique grisante de Cliff Martinez. En quelques minutes, Soderbergh établit un panorama mondial et en simultané des premiers dégâts causés par le virus, protagoniste invisible et omniprésent de son récit. Le montage en épisode est fréquemment utilisé pour répéter en accéléré un ensemble d’informations déjà connues ou immédiatement compréhensibles. Soderbergh surprend en l’appliquant dès l’ouverture de son film. Mais le vrai motif d’étonnement reste l’impression provoquée par l’ensemble de sa narration : la forme dynamique initiale semble se régénérer en continu jusqu’à la dernière minute du film.

Contagion se réclame d’une nouvelle espèce de film, à laquelle appartiennent aussi Gomorra (2008) et Polisse (2011). Les trois récits enchâssent de manière analogue une multitude de saynètes articulées autour d’une mosaïque de visages disparates et néanmoins connectés, le tout sur un tempo soutenu. Jusque là rien de nouveau pour un film choral. Leur singularité tient à leur manière de s’affranchir du carcan temporel ordinaire de la fiction cinématographique. Si Contagion possède d’emblée une date d’expiration (la victoire ou l’extinction du virus), à l’inverse des films de Garrone et de Maïwenn, il véhicule lui aussi l’étrange impression que son flot narratif pourrait ne jamais cesser de s’écouler. Au sein de ce débit continu, de cet océan de scènes, tout évènement devient micro-évènement. Même les révélations les plus fortes se perdent dans le chaos. La mort d’un personnage central ne recevra pas plus d’attention qu’un vol à l’étalage aux Etats-Unis ou un lancé de dés dans un casino de Macao. Soderbergh aplanit chaque composante de son grand tableau. L’émotion en est singulièrement décuplée. En réduisant les souffrances individuelles au rang d’anecdotes, la tristesse mondiale se fait infiniment plus grande.

Dans sa description de l’évolution du virus aux quatre coins du Monde, Soderbergh exclue inévitablement les points de vue de plusieurs continents. Ce n’est peut-être pas un mal si cela évite à Contagion de rimer avec Benetton. Un autre choix narratif, ici pleinement gagnant, reste celui d’exclure les forces politiques des différentes nations engagées dans la course à l’antidote. Les héros sont les médecins, des hommes de l’ombre mais pas des marginaux. Les figures plus obscures agissant derrière leurs ordinateurs ne sont d’ailleurs aucunement glorifiées par Soderbergh. La facilité aurait été d’illustrer la généralisation de la catastrophe vie les écrans Youtube, les pages Facebook et autres fils Twitter. Ici, c’est par la seule force du montage que les histoires se croisent et se répondent. Le cinéaste préfère la chair et le contact humain. Contagion devient le combat de l’humanité toute entière pour retrouver ses couleurs et sa chaleur.

CONTAGION (Etats-unis, 2011), un film de Steven Soderbergh, avec Matt Damon, Kate Winslet, Laurence Fishburne, Gwyneth Paltrow, Marion Cotillard, Jude Law. Durée : 105 min. Sortie en France le 9 novembre 2011.