« Y a-t-il suffisamment de bons films pour alimenter tous les festivals ? »

Sur le papier, la table ronde de la dernière Mostra autour de l’avenir des festivals de cinéma ne semblait pas forcément excitante. Dans les faits, il n’en fut rien. Sans langue de bois et avec mordant, les intervenants, dont Michel Ciment de Positif, ont taillé des croupières à Madonna et au festival de Moscou, tressé des lauriers à celui de Lyon, et ont même répondu à la question que l’homme se pose depuis qu’il a regardé entre ses jambes : est-ce que la taille compte ?

« Pendant combien de temps les festivals pourront-ils nous faire croire qu’ils ont chacun vingt-deux grands films dans leur compétition, alors qu’il ne doit y avoir que vingt-deux grands films par an ? ». Derek Malcolm, critique du Evening Standard, aime les festivals de cinéma. Il les couvre depuis qu’il est en âge de marcher ou presque, et a même été juré de la Berlinale en 1977. Ca ne l’empêche pas d’exprimer son ras-le-bol face aux compétitions entre films, devenues tellement nombreuses qu’elles doivent se résoudre à mettre en concurrence des productions médiocres.

On peut découvrir les bons films, mais on ne peut pas les créer

C’est la bête loi de l’offre et de la demande. « Je ne parle pas de Cannes, précise Malcolm, mais davantage de Berlin ou de Karlovy Vary. Et de Moscou, où j’ai vu cinquante films horribles en compétition ! ». Pour le critique anglais, le constat est clair : festival de cinéma n’est pas forcément synonyme de compétition, mais ça l’est devenu sous la pression des sponsors et des médias. « En leurs temps, on nous a proposé des films comme Rocky, des Truffaut, Mean Streets, ou La balade sauvage, se souvient Richard Corliss, critique du Time qui fut sélectionneur pour le New York Film Festival pendant 17 ans. On peut découvrir les bons films, mais on ne peut pas les créer ».

Haro sur la compétition, alors ? Laissons les films à leur béatitude, tels des Bisounours repus, sans souci à se faire pour les récompenses ? Michel Ciment, l’incarnation de la revue Positif, n’a probablement rien contre les Bisounours, mais la perspective de voir les festivals se priver de compétition ne l’enchante pas. « Ces trente dernières années, les supports et les pays de production se sont diversifiés et multipliés. Les festivals sont encore des endroits où l’on peut constater cette diversité, précise Ciment. « Au sein d’une compétition, le nouveau Terrence Malick et le film d’un obscur réalisateur peuvent bénéficier d’une attention égale de la part des critiques. Dans les grands festivals, la compétition sert même de contrepoids indispensable au marché du film. Toronto n’en a pas et se résume à une suite de soirées de gala, de spotlights… ». Le teigneux Derek Malcolm ne lâche pas l’affaire. Malick et un inconnu bénéficiant d’une attention égale de la presse ? Vraiment ?

mon journal préférait parler encore et encore du stupide film de Madonna

L’anglais sort sa botte secrète, l’anecdote qui tue. « J’ai du faire la critique du film d’Andrea Arnold, Les hauts de Hurlevent, en sortant de la projection. 3 500 signes en 10 minutes, raconte-t-il. Deux heures après, ma rédaction m’appelle pour me dire que le papier ne serait pas utilisé. D’accord, le film est anglais, comme mon journal, mais il n’y a pas de stars dedans. Et mon journal préférait parler encore et encore du stupide film de Madonna ». Le mal qui menace les festivals aurait donc un nom ? Madonna ?

« La grande majorité des festivals n’a pas Madonna pour faire la promotion, c’est vrai, concède Mick Lasalle, critique du San Francisco Chronicle. Mais à mes yeux d’américain, venant d’un pays où les festivals n’existent que pour compenser le manque d’exposition des films étrangers dans les salles, la couverture médiatique de la Mostra m’apparaît comme un paradis ». Pour Lorenzo Codelli, consultant auprès de nombreux festivals, ce n’est peut-être plus seulement à la critique de servir de passeur et d’éclaireur auprès du public, mais aux professionnels eux-mêmes. « A l’avenir, on pourrait imaginer de venir voir des comédies américaines présentées par un acteur français, ou un Visconti présenté par Marco Tullio Giordana, comme j’ai pu le voir faire à Bologne ou au Festival Lumière de Lyon ». Le spécialiste italien ne croit pourtant pas que la pérennité des festivals de cinéma est liée à cette transmission, mais davantage à la polyvalence. « Je me souviens avoir découvert des nouveautés à Venise, mais aussi une rétrospective complète de Buster Keaton en sa présence, détaille Codelli. The Clock, le film de 24 heures de Christian Marclay, Lion d’Or à la Mostra d’art contemporain, devrait être à celle du cinéma, car il est au moins aussi bon que les meilleurs films présentés ici ». Michel Ciment met en garde contre l’hypertrophie que pourrait créer cette diversification de l’offre. « Il y a une hypocrisie vis-à-vis des sections parallèles, comme Orizzonti à Venise ou Un Certain Regard à Cannes, à dire que celles-ci sont aussi bonnes que les compétitions : c’est faux, s’exclame le critique français. De toute façon, les journalistes n’ont pas le temps de tout voir et les directeurs de rédaction veulent parler des grosses productions : si un film n’est pas en compétition, il n’existe pas ». Sans compter la frustration du public provoquée par une offre trop importante. « Vous êtes devant un film, raconte Ciment, mais vous êtes persuadés que vous manquez quelque chose, que vous devriez être ailleurs devant un chef-d’œuvre plutôt que face à la merde que vous avez sous les yeux ». On en vient finalement à ce problème qui ne cesse de tarauder les hommes : celui de la taille.

C’est le doux paradoxe des festivals de petite taille

Le succès d’un festival est-il une question de taille ? Un festival réussi doit-il être ni trop gros, pour ne pas devenir un supermarché idiot, dans lequel errer sans jamais se décider, ni trop petit, pour ne pas s’infliger des films peuplés d’inconnus, présentés par des gens encore moins connus, et qui ne sortiront jamais en salles ? Stephanie Zacharek de Movieline et Salon.com détaille : « Un gros festival, c’est plusieurs festivals en un. C’est excitant et frustrant, car plus le festival est gros, plus il est difficile pour les films de se faire de la place ». « C’est le doux paradoxe des festivals de petite taille ajoute Marie-Pierre Duhamel, membre du comité de sélection de la Mostra. Plus un festival est petit, plus il a de liberté dans sa programmation, et plus ses sélectionnés ont de valeur. Il faut par contre convaincre les producteurs de venir ». On en revient toujours au même problème : si ce qui compte n’est pas la taille, mais l’usage qu’on en fait, il n’empêche qu’un gros bazar attire toujours plus qu’un petit.