ACID 2020 : Chez les rebuts de ce monde (Il Mio Corpo, La Ultima Primavera, Funambules)

Malgré la pandémie et l’annulation du festival de Cannes, l’ACID a constitué son habituelle sélection pointue de neuf longs-métrages, et les présente comme chaque année à l’automne dans différentes villes de France et d’Europe, dans ce qui prend la forme d’un festival itinérant. Nous avons retenu trois films parmi les neuf, aux sujets (des êtres rejetés dans l’invisibilité des marges de la société, à Paris, Madrid, en Sicile) et à l’approche (documentaire mais avec une réelle recherche formelle) similaires : Funambules de Ilan Klipper, La Ultima Primavera de Isabel Lamberti, et Il Mio Corpo de Michele Pennetta.

Le plus marquant d’entre eux est le troisième film du cinéaste italien Michele Pennetta, qui tire d’une matière et d’un geste pleinement documentaires une beauté et une sensibilité étonnantes. Il suit en parallèle la vie au quotidien de deux êtres : Oscar, un fils de ferrailleur, et Stanley, un migrant arrivé il y a plusieurs années déjà. Depuis la naissance pour le premier et la renaissance de l’arrivée sur un autre continent pour le second, ils sont coincés sans avoir voix au chapitre dans un cycle immuable où chaque journée ressemble à la précédente, sans aucun espoir d’en sortir. Pennetta ne triche pas avec cette réalité lugubre, et il ne triche pas non plus avec le reste. Filmé en produisant le montage alterné dès le tournage, où le cinéaste passait un jour sur deux en compagnie de chaque protagoniste, Il Mio Corpo nous fait expérimenter le malaise né de l’ennui frustrant qui régit leurs vies. Il se passe si peu que l’on peut dire qu’il ne se passe rien, et la répétition explicite de certaines scènes quasiment à l’identique nous fait comprendre que la démarche de Pennetta est réfléchie, maîtrisée.

Tout en bas de la société comme le sont Oscar et Stanley, on ne peut sortir du point mort. Y compris lorsque le cinéaste s’autorise, en toute fin de film, à insérer une part de fiction, d’intervention de sa part en provoquant une rencontre entre ses deux personnages dont les chemins ne se seraient jamais croisés sinon. Pennetta a l’honnêteté de s’en tenir à enregistrer le résultat de ce contact tel qu’il est produit par les individus : un moment de répit, beau et tendre mais éphémère et sans conséquence. S’être croisés entre rebuts invisibles du monde ne crée aucune inflexion à leur parcours, leur situation ; il n’y a rien à « raconter » après ce non-événement, à rebours de ce que la magie de la fiction aime à nous faire croire. Avec une ironie cruelle, cette impasse n’empêche pas Il Mio Corpo d’être d’un bout à l’autre ravissant visuellement, sans le moindre recours à des éclairages artificiels. La seule lumière naturelle de la Sicile suffit à en magnifier la beauté des paysages, des instants de vie : une baignade en mer, un coucher de soleil sur la route, un trajet en vélo – ou même la fouille d’une décharge sauvage. Le misérabilisme est impossible dans un tel écrin, mais c’est bien la misère que filme Michele Pennetta.

S’être croisés entre rebuts invisibles du monde ne crée aucune inflexion à leur parcours, leur situation ; il n’y a rien à « raconter » après ce non-événement, à rebours de ce que la magie de la fiction aime à nous faire croire

La misère invisibilisée est également le quotidien des personnages de La Ultima Primavera, qui mènent dans les environs de Madrid une existence similaire à celle de la famille d’Oscar. Leur espace de vie est vu de l’extérieur comme un bidonville dont le sort est par conséquent d’être détruit ; mais pour eux, et pour la cinéaste Isabel Lamberti (qui réalise là son premier long-métrage), il n’a pas à être traité différemment d’autres lieux. Le film parvient à éviter toute forme de jugement ou essentialisation à l’égard de la pauvreté endurée par celles et ceux qu’il accompagne. Tou.te.s existent individuellement à travers les différences de générations et de caractère dans le regard posé de Lamberti, qui nous fait également ressentir la force et la résilience de leurs liens familiaux. Ayant trouvé le point d’équilibre qu’il fallait en matière de distance avec ses sujets, La Ultima Primavera est une œuvre très simple et pour cela très touchante.

Il en va de même pour Funambules, à ceci près que ce dernier se disperse entre un peu trop de personnages. Ilan Klipper, déjà sélectionné à l’ACID en 2017 pour Le ciel étoilé au-dessus de ma tête, passe de la fiction au documentaire pour aborder le thème de ce que l’on nomme la « folie », et pour le traiter de manière plus réaliste que fantasmée. Funambules enregistre des tranches de vie de plusieurs êtres dont le cerveau fonctionne hors de la norme, ce qui les place inévitablement en rupture vis-à-vis de la société. A mesure qu’il développe leurs portraits, Klipper montre très justement que le plus dur à vivre pour eux n’est pas tant le bouillonnement qui occupe leurs esprits, que l’effet premier de cette rupture subie : un manque âpre et profond d’amour. Un amour que le film leur donne autant qu’il le peut, à travers la proximité qu’il crée avec eux, la beauté de la mise en scène qu’il consacre à les décrire, le respect qu’il leur accorde et qui les rend tou.te.s uniques, mémorables (même si certain.e.s sont un peu en retrait, à cause d’un moindre temps de présence à l’écran).