TIREZ LA LANGUE MADEMOISELLE d’Axelle Ropert

Avec Tirez la langue Mademoiselle, Axelle Ropert, critique de cinéma et scénariste de Serge Bozon, impose un ton délicat, un humour mutin. Son second film distille un charme plein de malice, alliage inédit entre Ernst Lubitsch et Eric Rohmer.

Boris et Dimitri, deux frères qui exercent ensemble leur activité de médecin, rencontrent une jeune femme et en tombent amoureux instantanément. L’alliance, le rapport alchimique qui les soude, s’en trouve bouleversée. Le début de Tirez la langue Mademoiselle est scandé par les consultations routinières et le retour au domicile : tout paraît sagement linéaire et dénué d’enjeux, à quelques détails près, comme les appartements des frères en vis-à-vis, ou lorsque la caméra navigue au cœur du 13ème arrondissement parisien. Il est des films dont la trame infime et la langueur des plans, l’inertie qui en émane, manifestent un air de déjà vu qui, d’emblée, empêche l’adhésion. Une force, plusieurs phénomènes vont traverser le plan et altérer cette familiarité naissante.

Comme dans Étoile violette (2003), Axelle Ropert dessine une ligne blanche à la fois ténue et souveraine qui échappe au réalisme, la fuit comme la peste. Ici, les scènes de consultation se succèdent, mais aucune ne se ressemble. La lumière crue irréalise le bureau, les médecins livrant des diagnostics sans passion. Autour des frères, le quartier n’a de chinois que le nom, on y croise principalement Judith (Louise Bourgoin), mère d’une petite fille diabétique. Or, il se produit un évènement, pour le spectateur et les protagonistes, quand Louise Bourgoin apparaît à l’image, comparable à celui de Grand Central de Rebecca Zlotowski, avec Léa Seydoux. À la puissance naturelle de celle-ci, l’actrice loue en réponse une présence magnétique, qui ensevelirait les autres acteurs si, en face d’elle, elle ne trouvait pas Cédric Kahn. Autre mérite de la cinéaste qui porte haut l’un des plus singuliers personnages masculins de ces dernières années : la bienveillance du médecin s’estompe progressivement, son regard se fait tour à tour hagard et serein, faisceau d’expressions rentrées qui brillent de mille feux.

Le minimalisme âpre, la raideur apparente de certaines scènes ne doivent pas masquer la réussite qu’est Tirez la langue Mademoiselle. Bien souvent, la fantaisie se pare d’une justesse remarquable dans les dialogues. À ce titre, le film contient une scène si touchante qu’il est difficile de la raconter. Il suffit de tendre l’oreille (un orgue de barbarie y égrène des notes subtiles), d’écouter Dimitri et le phrasé unique de Laurent Stocker qui l’interprète. Ou bien d’imiter la caméra, pudique, qui s’en tient au seuil de la pièce. C’est un film ami, on se plaisait à le croire. Simultanément, il nous toise et nous émeut. On peut lire dans le blanc de ses yeux, entrevoir son ironie, ses gouffres ou bien même ses silences.

TIREZ SUR LA LANGUE MADEMOISELLE (France, 2013), un film d’Axelle Ropert, avec Louise Bourgoin, Cédric Kahn, Laurent Stocker, Paula Denis, Serge Bozon. Durée : 102 minutes. Sortie en salles : 4 septembre 2013.