MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME de Brad Bird

Présenté en ouverture du Festival International du film de Dubaï il y a quelques semaines, ville dans laquelle se déroulent certaines des scènes les plus impressionnantes du film, MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME décroche in extremis le titre de blockbuster le plus excitant de l’année. Tom Cruise ne se contente plus d’insuffler ses obsessions au cœur du récit, il fait de l’agent Ethan Hunt son double parfait : celui par qui toute action arrive.

« Comment as-tu su qu’ils allaient faire feu dans cette direction ? ». Perplexe, le chef analyste Brandt (Jeremy Renner) interroge Ethan Hunt quant à la réussite de son leurre : ils viennent de s’enfuir à la nage, sous les tirs d’assassins russes ayant bêtement vidé leurs chargeurs sur un cadavre affublé d’une fusée de détresse plutôt que sur eux. A la question de son collègue, l’agent Hunt rétorque quelque chose comme : « Ils ne sont pas bien malins, ils tirent sur tout ce qui bouge ». Son sourire narquois le trahit. Ce qu’Ethan Hunt aurait dû répondre étant : « Ils tirent où je souhaite qu’ils tirent ».

S’il est déjà arrivé par le passé que les équipes de l’Impossible Mission Force partent en fumée, Ethan Hunt ne s’était jamais retrouvé aussi seul que dans ce quatrième épisode. L’Agence s’est autodétruite en cinq secondes et, pour empêcher un second attentat et une Troisième Guerre mondiale, il devient l’unique tête pensante de sa nouvelle mission. Le réalisateur Brad Bird, persuadé du potentiel dégagé par cette nouvelle donne narrative, exploite à fond l’idée que son protagoniste dirige toute action déployée à l’écran.

Ils tirent où je souhaite qu’ils tirent

Avant même la fusillade durant laquelle les tueurs russes ont dirigé leurs balles vers la mauvaise cible, Bird avait déjà stigmatisé cette idée dès l’acceptation de la première mission. Hunt écoute le message jusqu’à ce que la voix annonce l’imminente autodestruction du magnétophone. Il s’en éloigne mais rien ne se passe. L’agent est contraint de rebrousser chemin et de déclencher lui-même l’explosion de la machine. A partir d’un gimmick bien connu de la franchise – la mèche qui se consume et le thème musical de Lalo Schifrin en étant deux autres – Brad Bird vient de trouver la scène matricielle, celle qui désigne clairement l’unique détonateur de toute action à venir. Et il y en aura d’autres.

Le procédé se systématise au point de rendre Ethan Hunt spectateur de sa propre capacité à déclencher péripéties et catastrophes. Alors qu’il s’échappe d’un hôpital, dos vouté et capuche sur la tête, son attention est happée par un écran de télévision dans une échoppe. Au sein d’un même plan, Bird capte la marche du protagoniste puis celle de son double en vidéo, traversant furtivement l’écran qui lui fait face. L’impression est brève, mais saisissante : un moniteur diffuserait les images captées par une caméra de sécurité à l’entrée du bar.  La suite du défilement contredit logiquement la provenance supposée de la bande : la scène que regarde Hunt ne se déroule pas ici et en direct mais quelques heures plus tôt, lors de l’explosion du Kremlin. Alors que le spectateur est assuré, à ce stade du récit, de l’innocence du suspect Hunt, Brad Bird dédouble sa présence, projette sa silhouette au sein d’un cadre dans le cadre pour en faire, rétroactivement, le détonateur d’une action passée.

En direct, au passé, en différé, les soubresauts qui agitent le film doivent systématiquement leur occurrence à la simple présence d’Ethan Hunt dans le champ. L’impression se renforce encore lorsqu’il pourchasse le terroriste du Kremlin jusqu’à Dubaï. La course-poursuite est illisible pour le spectateur à cause d’une tempête de sable. Objectivement, elle n’existe pas et ce sont seulement deux diodes clignotant sur le smartphone du protagoniste qui permettent de croire qu’une traque est réellement en cours. Plus tard, une autre action se lance quand Bird relie à l’image Hunt et l’un de ses poursuivants par un filet d’eau bondissant d’un personnage à l’autre dans le plan. Comme s’il avait tapoté à distance l’épaule d’un chasseur, il vient de se faire proie et sera inévitablement attaqué par l’homme lors de la séquence suivante.

Une question primordiale ne peut plus être éludée plus longtemps : peut-on encore considérer Brad Bird comme l’instigateur de cette caractérisation toute à la gloire du seul personnage d’Ethan Hunt ? A voir Tom Cruise, quinquagénaire aux muscles saillants, filmé en contre-plongée lors de courses effrénées, presque de tous les plans, il semble difficile de ne pas voir en lui le grand manitou. Manie tout, commande tout, comme lors d’une séquence embarquée à bord d’un bolide high tech dans les rues de Mumbai. Si Hunt conduit le véhicule, celui qui l’a conçu est assurément Tom Cruise. Son look bombée le rapproche déjà des voitures autoguidées de Minority Report (Steven Spielberg, 2002), mais le pare-brise devenu tableau de bord tactile achève la comparaison. Plus que Hunt, Cruise dirige l’action. Faisant du film son terrain très personnel d’expérimentation, rien d’étonnant non plus à le voir porter un masque lors d’une scène d’infiltration. Il s’agit là de l’obsession première et désormais bien connue de l’acteur, depuis une douzaine d’année. Magnolia (Paul Thomas Anderson, 2000) aurait pu faire exception si son rôle n’était pas animé, alors figurativement, par l’exact même besoin : celui de tomber le masque.

Tom Cruise a trouvé en la saga « Mission : Impossible » un terrain de jeu idéal pour approfondir les problématiques essentielles de son œuvre. Les masques font parti des artifices premiers de chacune de ses missions mais Cruise, les scénaristes et metteurs en scène qui l’accompagnent emplissent les cadres de symboles et d’allégories toujours tissées autour de notions de transparences et de disparitions. Ici, l’appellation même de protocole « fantôme » pose les bases d’une métaphore filée qui s’achèvera par la vision d’Ethan Hunt, enveloppée puis effacé par un halo de fumée en guise d’image terminale.

Il faudra suivre Tom Cruise jusqu’au bout, pour savoir si les visages qu’il revêt et ceux qu’il retire, si les traces de sa propre disparition, auront su dessiner le processus de « starification » le plus amer ou le plus performant du cinéma hollywoodien.

MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME (États-Unis, 2011), un film de Brad Bird, avec Tom Cruise, Simon Pegg, Paula Patton, Jeremy Renner. Durée : 133 min. Sortie en France le 14 décembre 2011.