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Une simple formalité administrative (obtenir un certificat de naissance pour un dossier de bourse universitaire), couplée au désir naturel d’en apprendre plus sur ses parents biologiques qu’elle n’a pas connus, jette la jeune Marina dans la gueule du loup – sa famille par les liens du sang, qui habite à l’autre bout de l’Espagne (la Galice quand elle a grandi en Catalogne) et dont elle découvre qu’ils ont tout fait pour l’effacer de leur histoire. De ses quelques jours sur place qui tournent au chemin de croix, jusqu’à ce que Marina décide de retourner la situation et de (ré)écrire sa propre histoire, Carla Simon tire un poignant drame en deux temps, d’abord blessant puis lumineux.
Romeria est tiré de la propre histoire de la cinéaste, orpheline comme son héroïne car l’épidémie de SIDA des années 1980 et 90 a emporté ses parents. La nature autobiographique du film, assumée au point que Carla Simon le place au début des années 2000 et donne à Marina le même âge qu’elle alors, ne le rabaisse aucunement vers le pathos nombriliste et l’élève au contraire vers un geste artistique remarquable – qui se réinvente en plus entièrement en cours de route. Dans un premier temps, la réalisatrice s’efface derrière la force intrinsèque de l’histoire, tellement saturée en découvertes (de lieux et de personnages) et en révélations d’informations (sur le passé et le présent) qu’en faire plus serait en faire trop. Comme Marina avec son caméscope (elle aspire à faire des études de cinéma), Carla Simon se contente d’enregistrer sur un mode très sobre, entre le documentaire d’enquête et la distance idéale que sait trouver un cinéaste tel que Mike Leigh sur des sujets similaires, tout ce qui remonte à la surface à force d’interroger les gens, de recouper leurs déclarations, de les mettre face à leurs incohérences.
Il ne se passe pas une scène sans que Marina n’apprenne un secret choquant, ou qu’elle ne soit la cible d’une remarque humiliante la ramenant à son statut de pauvre cousine, au sens propre, qui rend visite à sa famille de la haute bourgeoisie locale. Tous ces coups symboliques qu’elle encaisse, et nous avec elle, frappent d’autant plus durement qu’ils tranchent avec l’ambiance ouatée et heureuse qui prévaut : ce sont les vacances d’été, synonymes de sorties en bateau et de baignades ensoleillées le jour, de fête du village qui bat son plein et de sorties dans les bars la nuit. Plutôt que de s’apitoyer sur le sort de son héroïne, ou d’enfoncer le clou, Romeria accorde un égal intérêt à cette partie joyeuse de son expérience sur place – qui la rapproche par un chemin imprévu et détourné de ses parents, qui profitaient des mêmes plaisirs dans les mêmes lieux vingt ans plus tôt. C’est cette joie retrouvée, par-delà le temps, les malheurs et les condamnations, qui sert de trait d’union entre la section réaliste du récit et son dernier acte magique, produit de la capacité du cinéma à basculer avec aisance et grâce d’un style à l’autre.

On ne se rend même pas immédiatement compte de la collure opérée par Carla Simon, d’un genre à l’autre, d’un temps à l’autre, et une fois que c’est le cas on n’est pas le moins du monde troublé. Ce que l’on sait, ce que l’on sent, c’est qu’une rencontre, menant à une transmission et un apaisement, a lieu ; et que celle-ci ne pouvait avoir lieu que dans l’espace particulier que crée le cinéma, recueillant et couvant tout le monde. Le souvenir des défunts redevenus jeunes, les sentiments de l’orpheline qui l’est soudain un peu moins, le transfert de la cinéaste qui expose là quelque chose d’éminemment personnel, l’empathie des spectateurs qui ne sentent en aucun cas de trop à se trouver conviés à partager ce moment. L’infinie douceur de ce moment suspendu, où les émotions coïncident enfin avec le cadre solaire, accompagne tout le monde longtemps après qu’il se soit évanoui, nous renvoyant dans un réel devenu un peu moins douloureux à supporter.
Le 78è Festival de Cannes se déroule du 13 au 24 mai 2025.
ROMERIA (Espagne, 2025), un film de Carla Simon, avec Llúcia Garcia, Mitch, Tristán Ulloa. Durée : 115 minutes. Sortie en France indéterminée.