Envoyé spécial à… Entrevues Belfort 2013

Les belfortains ont un Lion sculpté dans la montagne (comme le Mont Rushmore) qui veille sur leur ville, un département à leur nom, et dans le hall de leur gare une fresque faisant de leur cité à citadelle le phare central de l’Europe. Ils ont aussi un fort sens de l’à-propos, puisqu’ils organisent un festival en plein air l’été (les Eurockéennes) et, l’hiver venu, rentrent s’abriter à l’intérieur à l’occasion pour leur autre festival – EntreVues, dont on fête cette année la vingt-huitième édition.

Territoires et communautés

Le premier jour était aussi le dernier de la compétition internationale, intitulée « Les cinéastes de demain » car elle est réservée à des premiers, seconds ou (mais c’est vraiment la limite, n’essayez pas de revenir après) troisièmes longs-métrages. La journée fut donc consacrée à ces films, avec une entorse concernant l’allemand The strange little cat (de Ramon Zürcher) – non pas comme un geste de protestation en mémoire des multiples tentatives de prise de Belfort par l’Allemagne au cours des siècles passés, mais parce qu’il était déjà présenté à Cannes, dans la sélection de l’ACID. À EntreVues, on lui a substitué l’avant-première hors compétition du documentaire La ligne de partage des eaux de Dominique Marchais, dont la sortie en salles est prévue pour avril prochain. Ce film s’inscrit dans la même ligne que les deux longs-métrages algériens vus avant lui dans la journée, Chantier A de Tarek Sami, Karim Loualiche et Lucie Dèche, et Révolution Zendj de Tariq Teguia. Tous sont marqués par une profonde inquiétude quant au devenir de territoires et des communautés qui y vivent.

Dans La ligne de partage des eaux, c’est la France rurale qui se fait grignoter par une infection galopante – l’urbanisation irréfléchie et ne jurant que par l’étalement à l’horizontale, que ce soit pour les lotissements d’habitations pavillonnaires ou les zones d’activité commerciale et industrielle. Cette ruine était déjà là au terme du récit que faisait Le temps des grâces, le précédent film de Marchais, d’un demi-siècle de gestion et de manipulations calamiteuses des terres agricoles et boisées. La ligne de partage des eaux reprend le fil de l’étude, et de la lutte, au présent cette fois. Marchais observe l’aménagement de la campagne se faire, et surtout se défaire, à tous les échelons de l’action de terrain et de la décision politique, du gendarme inspectant l’état de minuscules ruisseaux à des réunions de commissions impliquant une vingtaine d’intervenants représentant autant d’organismes et d’intérêts différents. Le film est légèrement moins abouti que l’exceptionnel Temps des grâces, qui connaissait son point d’arrivée tandis que La ligne de partage des eaux tâtonne avec ses personnages, à la recherche d’hypothétiques solutions améliorant le présent (la hantise du chômage et de la mort des villages) tout en préservant l’avenir. En enregistrant ces échanges dans la durée, et sans garantie de résultat, Marchais filme avant tout quelque chose de passionnant : l’effort permanent de modeler un vivre ensemble des individus, une société.

Le titre de Chantier A (comme Algérie) exprime le mauvais état de ce projet en ce qui concerne ce pays. Signé en commun par les trois membres de son équipe réduite, Sami et Dèche derrière les caméras et la perche et Loualiche devant, cet autre documentaire plus inégal nous fait arpenter sans plan préétabli les différents espaces qui composent l’Algérie. Le prétexte du film est le retour de Loualiche dans son village natal, après dix ans passés en France. Une décennie qui vaut une éternité, tant le constat d’incommunicabilité entre celui qui est parti – et est devenu artiste – et ceux qui sont restés – et triment sur les chantiers de misère qui se présentent, sans considération de sexe ou d’âge – est violent. Il n’est pas loin de saper sur place le film, qui a la bonne idée de fuir dans le désert où la rencontre avec des Touareg lui redonne un souffle poétique et une altérité bienvenus. Le fond et la forme provoquent là une sidération qui faiblit malheureusement à nouveau lorsque Chantier A retourne observer des zones urbaines. La franchise et l’inquiétude du film face à une société algérienne à l’arrêt, et du coup en train de pourrir sur place, sont de beaux atouts, mais qui ne compensent pas entièrement son manque de profondeur dans l’analyse. Le regard reste en surface.

Avec Révolution Zendj, le cinéaste algérien Tariq Teguia compose des images extraordinaires, uniques (on n’a jamais le sentiment d’avoir affaire à la simple application d’une recette), contemplatives et pourtant terrassantes.

Lui aussi algérien d’origine, Révolution Zendj embrasse du regard un terrain de lutte autrement plus vaste : le monde entier. Favori avant le Festival (Tariq Teguia avait déjà triomphé à Belfort en 2007 avec Rome plutôt que vous), favori pendant que la compétition se dévoilait dans les salles, et vainqueur sans surprise du Grand Prix au final, Révolution Zendj vise à relier entre elles toutes les luttes révolutionnaires, à travers l’histoire (celle des Zendj date d’il y a presque mille ans) et la géographie. Cela pose le niveau d’ambition extraordinaire du film, tellement qu’il en vient à le desservir. Teguia cherche la carte qui couvrirait un territoire s’étendant de l’Algérie à l’Irak, et de la Palestine à la Grèce. Cela donne une ouverture de récit vertigineuse, qui se fait à cheval entre trois continents. Mais très vite les forces vives du film sont rassemblées en un même endroit (Beyrouth), et le bouillonnement devient plus contrôlé, à rebours de l’embrasement que l’on espérait. Révolution Zendj s’embourbe quelque peu dans la phase de surplace qui s’ouvre alors, d’autant plus que celle-ci dure bien longtemps pour pas grand-chose – son terme est le fait d’un artifice de scénario qui aurait pu se produire n’importe quand. C’est dans le mouvement physique de ses protagonistes, au début et donc à nouveau à la fin, que le film s’épanouit. Il s’affranchit de la solennité et du dogmatisme qui l’alourdissent, et se met au diapason de la richesse et de l’abandon de sa mise en scène. Teguia sait composer des images extraordinaires, uniques (on n’a jamais le sentiment d’avoir affaire à la simple application d’une recette), contemplatives et pourtant terrassantes. Par ce biais, son film nous tend la main, mais sur d’autres aspects il se dérobe, se referme sur lui-même, au risque de nous exclure de ce qu’il pense et ressent.

Dauphin de Révolution Zendj au palmarès, TIR est venu conclure idéalement cette journée en présentant une synthèse idéale des films passés avant lui. Film profondément ancré, comme Révolution Zendj, dans le réel d’un monde globalisé et émietté, TIR emploie les forces de la fiction comme une loupe grossissante braquée sur un des points évoqués par La ligne de partage des eaux : l’industrie du transport de marchandises par semi-remorque entre entrepôts géants. Le réalisateur Alberto Fasulo, venu du documentaire, nous emmène quatre mois durant sur les routes d’Europe en compagnie de son acteur (Branko Zavrsan) reconverti le temps du tournage en routier comme un autre. TIR ranime le néoréalisme italien dans toute la puissance de ses images et la portée de son message politique. Ce n’est malheureusement pas bon signe car, si le film frappe aussi fort et juste en se ralliant à cette famille de cinéma, c’est en partie parce que l’état social en Europe n’est pas loin d’avoir régressé à ce qu’il était lors de l’âge d’or du néoréalisme, après-guerre. Le talent et l’engagement de Fasulo et Zavrsan (acuité du regard, refus de tricher avec la réalité) font le reste, pour dresser un cinglant et éloquent constat d’un esclavage moderne, scellé par la chanson qui accompagne le défilement du générique de fin : Another man done gone, avec pour paroles « He had a long chain on / They killed another man ». On en reparle bientôt plus longuement.

TIR ranime le néoréalisme italien dans toute la puissance de ses images et la portée de son message politique. 

Les fifties de Carpenter et Bogdanovich

Le deuxième jour, puisque les jeux étaient faits pour la compétition, ‘était le bon moment pour profiter des autres sections du festival, autant de foisonnantes rétrospectives et thématiques. Ici, un hommage à Jacques Doillon en sa présence ; là, une piste comique sur les « ratés » allant de Chaplin à Will Ferrell en passant par les Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola ; un peu plus loin, une sélection d’« images manquantes » de l’histoire que tente de combler le cinéma, à la manière du récent film éponyme de Rithy Panh, et encore une autre de fantômes féminins rendant les hommes fous amoureux, à partir de L’étrange affaire Angelica de Manoel de Oliveira. Parmi celles-ci, notre choix s’est porté sur la proposition la plus excitante et inventive de toutes : les doubles programmes John Carpenter, mêlant grindhouse (deux séances à la suite), intégrale et carte blanche – à chacun de ses longs-métrages, le cinéaste a été invité à en associer un autre de son choix. Évidemment, on trouve dans le lot une bonne quantité de films dont Carpenter a réalisé un remake plus ou moins officiel. The thing et La chose d’un autre monde, Le village des damnés et Le village des damnés, et pour l’occasion qui a rempli cette après-midi de la joie cinéphile la plus totale, Assaut et Rio Bravo. Arriver au cinéma, voir Assaut (l’une des plus belles réussites du cinéma de Carpenter et du cinéma de genre), sortir de la salle, y retourner quelques minutes plus tard, voir Rio Bravo (l’un des plus beaux films du cinéma tout court) : y a-t-il besoin d’en dire plus ? Non.

La dernière séance de Peter Bogdanovich, lien bouleversant entre les bouillonnantes années 70 et les crépusculaires années 50, où s’éteint le règne de l’Amérique classique et du cinéma de John Wayne

Pour continuer à titiller très agréablement la fibre cinéphile, pour la cérémonie de clôture qui avait lieu ce soir-là, le Festival avait programmé une projection en copie restaurée de La dernière séance de Peter Bogdanovich, qui fait lui aussi le lien entre les bouillonnantes années 70 (tournée en 1971, Assaut en 1976) et les crépusculaires années 50, où s’éteint le règne de l’Amérique classique et du cinéma de John Wayne. La dernière séance applique à l’observation de la vie dans les années 50 la triple libération du cinéma des années 70 : libération sexuelle (soudain on peut montrer les corps nus et leurs ébats à l’écran), libération esthétique (Bogdanovich tourne en noir et blanc pour la beauté et la portée du geste, à un moment où la couleur s’est définitivement imposée), libération cinéphile (le film projeté dans le film, qui donne son titre à la Dernière séance est La rivière rouge, à nouveau du duo Hawks-Wayne). La combinaison des trois aboutit à une chronique sentimentale et sociale d’une grande richesse, qui devient de plus en plus bouleversante à mesure qu’elle progresse. Le mal-être de ses personnages s’y diffuse tel un poison lent et imperturbable, car dans La dernière séance la vie dessèche et tue. De ce beau film qui traite avec délicatesse et élégance de choses complexes et charnelles, on reparlera également sous peu sur Accréds.

La compétition, suite et fin

Enfin, le dernier jour, la magie combinée du DVD et de la reprise dans les salles du Festival des films primés a permis de combler une partie des lacunes concernant la compétition. Sans beaucoup de réussite, car les deux longs-métrages ainsi rattrapés étaient bien faibles. Aucun ne parvient à dépasser ou démentir ce qu’il est sur le papier, à la lecture de son pitch. Lebanon emotion, de Jung Young-heon, noie son astucieux concept – un garçon suicidaire sauve la vie d’une fille dotée d’un fort instinct de survie – et ses bonnes idées de montage (des ellipses et des flashbacks au timing et à l’exécution vraiment bien sentis) dans les travers devenus routiniers, voire obligatoires, du cinéma coréen : violence gratuite et galerie de personnages bêtes et méchants, combinaison débouchant sur un jeu de massacre qui se croit malin et n’est que vain. Quant au prix du public Round trip, réalisé par Meyar Al-Roumi, il part avec un couple non marié et un train allant de Damas à Téhéran avec un détour contraint par la Turquie ; soixante-dix ennuyeuses et anecdotiques minutes plus tard il arrive avec les deux mêmes ingrédients, dont il n’a rien tiré de valable. Le film enfonce des portes ouvertes, brosse le public dans le sens du poil (les jolis paysages, le sujet des interdits en matière d’amour et de sexe), mais est très pauvre dans le développement de son intrigue et de ses personnages en même temps qu’hypocrite dans son geste. Lorsque ses deux héros peuvent enfin faire l’amour, au terme du premier tiers du récit passé à attendre une telle opportunité, ils sont filmés avec les draps savamment arrangés de manière à couvrir exactement les zones « inconvenantes » de leurs corps nus, comme un foulard doit couvrir la chevelure d’une femme. On n’attend bien sûr pas La vie d’Adèle, mais la contradiction entre ce moment et le désir irriguant les scènes qui le précèdent montre la limite de Round trip.

 L’intensité d’Être vivant suit une courbe ascendante de la première à la dernière minute. 

Du côté des courts-métrages, qui ont eux aussi droit à leur compétition, cette dernière journée fut plus probante. Peine perdue d’Arthur Harari démarre de superbe façon, sur les traces de Rohmer, avec un jeu amoureux à cinq joueurs au bord d’une rivière, et des connexions qui se font et se défont au gré de dialogues tout en subtilité dans leur écriture et leur mise en scène. Mais il atteint son apogée (une belle scène de révélation d’une trahison) avant sa dernière ligne droite, qui le fait glisser en pente douce vers un état moins envoûtant, un peu poseur. Paradis perdu. Par comparaison, l’intensité d’Être vivant suit une courbe ascendante de la première à la dernière minute. Pour mettre en images le texte d’un sans-abri décrivant à la deuxième personne la chute hors de la société et dans l’exclusion, le réalisateur Emmanuel Gras élabore un dispositif de mise en scène à la fois limpide et savant. Une succession de travellings à la Steadycam à reculons, joli tour de force technique et esthétique mais surtout  vecteur d’un discours fort et de la sorte porté par des moyens exclusivement cinématographiques. En nous faisant marcher à reculons du reste du monde, et en nous interdisant de nous arrêter (le luxe de ceux qui peuvent payer pour avoir un chez soi ou aller au restaurant ou autre), la caméra d’Être vivant nous met radicalement à la place d’un SDF. Sans pudeur ni racolage, ce qui en fait un très beau prologue au documentaire Au bord du monde qui sort le 22 janvier prochain et s’intéresse au même milieu. Peine perdue a obtenu le Grand Prix du court-métrage, Être vivant le prix du public ; ainsi, comme pour les longs-métrages, à un Grand Prix certes riche en qualités, on aura préféré un lauréat moins prestigieux.

 

ENTREVUES/BELFORT, 28e Festival International du Film s’est déroulé du 30 novembre au 8 décembre 2013