RETRO 2017 : le cinéma d’auteur chinois en 12 mois et 24 films

Cela fait maintenant deux ans que la rédaction d’Accreds laisse l’un de ses membres voyager jusqu’en Chine, certes pas physiquement mais à travers de nombreux films, et faire ainsi état du cinéma d’auteur chinois des douze mois écoulés avec un maximum d’exhaustivité.

 

2017 n’aura peut-être pas vu émerger de révélation aussi éclatante que Bi Gan et son Kaili Blues (2015 en festival et 2016 dans les salles) mais cette année peut néanmoins se targuer d’avoir livré quelques moments de cinéma marquants : le retour attendu et controversé du réalisateur de People Mountain People Sea, la star Fan Bingbing pour le meilleur (Le portrait interdit) et pour le pire (I am not Madame Bovary), pas un mais deux films de Wang Bing ou encore deux cinéastes chinois couverts d’or et d’argent aux 3 Continents de Nantes.

Barème de notation : de ⚠️ à 🇨🇳🇨🇳🇨🇳🇨🇳


JANVIER

FREE & EASY de Jun Geng     🇨🇳🇨🇳
Qing song jia yu kuai
Présenté à Sundance (Park City, États-Unis)

Il y a dans Free & Easy une idée, une simple idée mais qui pourrait bien un jour être reprise et devenir le gimmick du tueur d’un polar caustique des frères Coen ou de Steven Soderbergh : un voleur se fait passer pour un vendeur itinérant de savon, faisant sentir son produit à ses clients potentiels qui s’évanouissent sans délai, lui laissant le temps de faire leurs poches. Formidable. Au fil des rencontres de l’escroc, Jun Geng déploie un réseau de vols et de mensonges mais sans noircir le tableau pour autant. Son film reste assez léger, c’est une comédie glacée ou bien un drame souriant, mais guère plus qu’un rictus dans ce cas. A l’image de son climat, froid mais pas hostile, l’hiver sans la pluie ni la neige, Free & Easy n’insiste jamais, ni ne provoque, il se ressent tout juste. L’intrigue se suit sans déplaisir pour autant, Jun Geng travaille même un menu relief avec la rengaine d’un dîner d’escrocs, témoignage tragi-comique d’un désir de s’unir et de s’aider pour les personnages. On lui reprochera aussi un slapstick un peu scolaire, mais il y a chez ce nouvel auteur une capacité à tenir un ton, un univers et même un cadre qui incite à garder son nom dans un coin de notre esprit.

FÉVRIER

GHOST IN THE MOUNTAINS de Heng Yang     🇨🇳🇨🇳
Présenté à la Berlinale (section Panorama) (Berlin, Allemagne)

Souvenez-vous de Ring de Hideo Nakata (1998). Maintenant, souvenez-vous de son remake, Le Cercle, signé Gore Verbinski (2003). Pour mémoire, une scène sortait du lot dans cette version hollywoodienne : le personnage de Naomi Watts visionne la fameuse cassette tueuse sur un moniteur sophistiqué et se retrouve à redimensionner l’image, tirant sur les bords du cadre jusqu’à faire apparaître non seulement plus de bande mais plus inexplicable encore une véritable mouche, incroyable excroissance tangible et bientôt volante du contenu vidéo. Cette curieuse réminiscence face au très peu semblable Ghost in the Mountains parce que son auteur Heng Yang, comme les estimables Zhang Lu et Cai Shangjun avant lui, le premier dans Desert Dream (2007), le second dans People Mountain People Sea (2011), fait du panoramique sa principale figure de style et de proue. Il est donc constamment question de bord-cadre et de révélation dans Ghost in the Mountains : voir ce qui se cache tout à gauche, tout à droite, quoi d’autre encore si l’on panote vers le bas ou le haut, c’est ainsi que Heng Yang révèle ce qui l’intéresse le plus. Ce sont tantôt ces oies qui marchent lentement et prêtent à sourire tant leur nonchalance contraste avec l’agitation des hommes, tantôt ce cadavre que l’on ne pourra plus ignorer ; il est le nœud d’une intrigue policière grâce à laquelle, sans trop en dévoiler, Heng Yang se plait comme Johnny Ma l’an passé dans Old Stone à en dire le plus quand le spectateur ne lui prête pas encore suffisamment attention. Mais que l’on soit conscient ou non de cette clé livrée d’emblée, on constate néanmoins que Heng Yang lui-même préfère de toute façon s’en tenir au programme minimaliste annoncé dès son titre : Ghost in the Mountains est bien une histoire de «fantôme» (terme à ne pas prendre au sens littéral) et une histoire de «montagnes» (là, aucun doute). Pour l’essentiel, le film relate la seule déambulation d’un personnage en fuite, changeant de vie et de lieux, un temps en marche, un autre alité, recueilli par un moine, reprenant son chemin, évanescent au point que l’on risque de s’en désintéresser. Le cinéaste nous rattrape in extremis avec sa conclusion, durant laquelle son travail sur l’espace porte pleinement ses fruits, opposant in fine ses plans les plus larges aux plus serrés pour mieux nous faire sentir le poids d’un monde écrasant sur son frêle protagoniste.

AVRIL

A YANGTZE LANDSCAPE de Xu Xin     🇨🇳🇨🇳
Changjiang
Présenté à Cinéma du Réel (Paris, France)

A Yangtze Landscape rappelle la démarche artistique de Gianfranco Rosi pour Sacro GRA, documentaire délibérément peu aimable, toutefois récompensé par le Lion d’or à Venise en 2013, utilisant le fleuve du titre comme Rosi le périphérique romain. Il s’agit dans les deux cas de garder le lieu emblématique à une distance plus ou moins grande, et d’en faire le motif référent légitimant les nombreuses rencontres environnantes, que chacun des deux cinéastes capte à sa manière. Au contre-plongées sur les petites culottes d’une femme dansant sur un bar dans Sacro GRA, Xu Xin oppose une mise en scène extrêmement distante. Des personnages, et parfois même aucun, filmés sur les berges du Yangtze, encore et encore. On est fasciné pendant près d’un quart d’heure quand le cinéaste filme un barrage avec une puissance comparable à Dead Slow Ahead (Mauro Herce, 2015) ou Leviathan (Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor, 2013) mais patient à beaucoup d’autres moments malheureusement, et même perplexe de temps à autres face à certains gestes curieux de personnes… ou personnages, remettant presque en cause l’authenticité d’une poignées de saynètes a priori saisies sur le vif. L’explication viendra plus tard, en lisant une interview de Shelly Kraiper, programmateur de la sélection «Dragons & Tigers» du Festival de Vancouver : «A Yangtze Landscape comporte des éléments de Crosscurrents. On y voit les deux vedettes du long-métrage de Yang Chao, ils apparaissent ça et là dans le documentaire. On les aperçoit au loin mais le doc n’en fait pas grand cas, à tel point qu’il est impossible de le savoir à moins d’avoir vu Crosscurrents et de comprendre que Xu Xin filme le tournage du film. Il utilise les images mais les mélange au reste, sans signifier leur caractère particulier». Xu Xin filme donc des personnages jouant la comédie mais ce qu’il documente, ce n’est autre qu’un tournage. Soit un enregistrement, vériste, d’une fiction certes, mais qui elle n’est pas de son fait. Conclusion ? Aucune brèche dans la matière documentaire n’est à signaler, seulement un trouble saisissant, comme si le prisme par lequel Xu Xin observait le monde était intact mais teinté. On le pressentait sans le savoir face à A Yangtze Landscape, quelque chose est différent, presque unique, dans cet exercice de monstration.

WE THE WORKERS de Huang Wenhai     🇨🇳🇨🇳
Xiongnian zhipan
Présenté à Cinéma du Réel (Paris, France)

Lorsque les cinéphiles les plus cyniques boudent la démarche de cinéastes chinois engagés en leur reprochant de tourner à l’attention des festivals internationaux et des spectateurs occidentaux et privilégiés, la proposition effectivement peu commune de Huang Wenhai au sein du documentaire chinois politique et clandestin l’empêche objectivement d’être l’objet de telles attaques ; dont on peut naturellement contester la légitimité, arguant sur les terrains conjugués de l’éthique (valeur du témoignage) et de l’art (appréciation fluctuante mais immuable). Bien qu’ayant collaboré avec Wang Bing, notamment comme caméraman sur Les trois soeurs du Yunnan (2012), Huang Wenhai n’opte pas pour la proposition «filmage-constat-dénonciation», We the Workers n’est pas même un film à charge sur la justice chinoise morcelée et oscillante, c’en est un sur le combat de chinois altruistes et révoltés, cherchant à venir en aide à leurs compatriotes les plus lésés et démunis face aux manquements juridiques dont ils sont victimes. Au gré des rencontres, on entend notamment un homme dans la rue qui toise l’un de ces bons samaritains : «Quel intérêt ? Les lois sont inutiles en Chine». Et dans une certaine mesure, We the Workers lui donnera raison puisque les engagés au coeur du documentaire concluent en admettant l’inefficacité des instantes chargés de l’application des lois et reconnaissent la «négociation collective» comme unique solution. Il y a donc bien ici une démarche, et même une direction, mais à regret pas de regard, tant Huang Wenhai documente avec application les discussions et actions de ses sujets mais sans ne jamais discourir subsidiairement par la force de son propre outil.

LONE EXISTENCE de Qing Sha     🇨🇳🇨🇳🇨🇳
Du zi cun zai
Présenté à Cinéma du Réel (Paris, France)

Lone Existence est affaire de distance. Les premières images sont celles de paysages et de quelques personnages. Mais Qing Sha ne va pas vers eux, il les observe de loin. Les rares fois où le contact se fait, ce sont eux qui se seront approchés, tel cet enfant trop curieux et trop vif pour l’éviter ou le repousser. Bientôt, le filmeur ajoute des interludes par lesquels, s’enregistrant dans son quotidien, des textes en surimpression mettant en exergue sa solitude, le spectateur en vient non seulement à interpréter sa démarche (la mise en images possiblement cathartique de son rapport au monde) mais à préjuger de ses sentiments (un homme asocial et en souffrance). Conséquemment, grâce à ce(ux) qu’il filme, on se met à imaginer qui il est : il filme un enfant s’aventurer le long d’une rivière, puis un autre luttant contre la pluie dans un sous-bois, et on le suppose nostalgique des temps plus heureux de sa jeunesse. Plus tard, il filme des personnes plus âgées jouant aux échecs, et l’on présume qu’il s’imagine bientôt comme eux, manquant pour le moment de courage pour les rejoindre. A défaut, pendant ce passage, il zoome… pour la première fois dans sa Lone Existence. A ce titre, le dernier plan est lui aussi édifiant puisque le filmeur illustre le paradoxe d’une vie menée à contre-courant, représentant lors d’une célébration nocturne ce flux humain incessant qui lui renverra toujours et toujours plus sa propre marginalité. Les derniers textes sont tristes et sereins à la fois («Je n’ai rien à quitté. Je n’ai pas de regrets. Pas de peur»), alors que les images de Qing Sha dans son quotidien se font évanescentes, son documentaire devenant une forme de réponse et de prolongement au récent A Ghost Story (David Lowery, 2017), mettant en scène son propre fantôme mais dont l’expérience serait tout autre : la solitude, lui, l’aura toujours connue, de son vivant ou de sa mort.
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Couvrant le Réel, Erwan Desbois a lui aussi partagé la Lone Existence de Qing Sha et écrit ce texte à son sujet.

THROUGH THE LOOKING GLASS de Yi Cui (court-métrage)     🇨🇳🇨🇳
Présenté à Cinéma du Réel (Paris, France)

Filmé dans les pâturages de montagne du Golog, préfecture autonome tibétaine du Qinghai, le court de Yi Cui (14 minutes) convoque le souvenir du court plus long (40 minutes) de Stéphane Batut, Le rappel des oiseaux. Ce documentaire tourné en 2009 et sorti en salles en 2015 ne raconte rien de semblable et pourtant, se déroulant dans le Kham, région tibétaine non pas limitrophe du Golog (qui l’est en réalité du Sishuan), mais suffisamment proche, on saura leur trouver une parenté bucolique. D’autant plus que les deux évoquent les préparatifs d’une sorte de cérémonie. Or, les deux repoussant l’échéance, on apprend sur le tard dans Through the looking glass qu’il s’agit d’un festival amateur alors que Le rappel des oiseaux dévoile lui aussi pateiemment son événement mais le sien n’est autre qu’une cérémonie funéraire locale et ancestrale consistante à faire dévorer les cadavres de ses proches par des vautours. Forcément, la sidération est plus grande chez l’un que chez l’autre. Le procès reste injuste certes, et ce que raconte Yi Cui, elle le raconte avec délicatesse. Rien d’étonnant donc, s’agissant de la réalisatrice de Of Shadows (2016), documentaire sur la résistance d’artisans du théâtre d’ombres. Ici encore la nostalgie la guide : le défilement cinématographique se fait primitif (projection sur un drap), le contre-champ à l’avenant (des regards parfaitement rieurs) et le film se referme sur l’image d’une fillette en symbole attendu de l’innocence retrouvée ou à retrouver. Rien de subtil mais une absolue sincérité, à n’en pas douter.

COMME UN CHEVAL FOU de Tao Gu     🇨🇳🇨🇳🇨🇳
Taming the Horse / Xun Ma
Présenté à Visions du Réel (Nyon, Suisse)
Montgolfière d’or aux 3 Continents (Nantes, France)

Dong est un jeune chinois sans le sou, mais débordant d’énergie et d’amour. De ressentiment aussi, surtout au début (le tournage s’est étiré sur plusieurs années) et notamment à l’égard d’un frère dont il jalouse le succès professionnel tout en fantasmant de le libérer de son carcan idéologique. C’est à son endroit qu’il imagine la parabole d’un cheval retrouvant sa liberté, espérant sincèrement qu’il bifurque de son chemin tout tracé. Le frère, lui, aimerait voir Dong repartir en sens inverse : «Tu rates ta vie parce que tu es un rêveur. Tu devrais nous rejoindre dans le monde réel, ce n’est pas si difficile…» lui lance-t-il. Avant d’en arriver là, la métaphore du cheval intervient assez tôt dans la narration, et c’est alors le premier aperçu d’une dichotomie de pensée qui va longtemps paralyser le protagoniste. Le jeune homme érige l’amour en valeur humaine première mais confirme à chaque scène une obsession maladive pour l’argent, contradiction trouvant son paroxysme lorsqu’il pleure à chaudes larmes et hurle «J’ai tué mes bébés !», enfants avortés par sa petite amie faute d’avoir su ménager une situation assez stable à leurs yeux pour fonder une famille. Elle aussi pleurera, confessera des tendances suicidaires depuis ce double avortement. C’est la présence de Dong qui l’a sauvée, précise-t-elle. Face à son inconstance, on s’en étonne un peu. En proies à des démons invisibles, le jeune homme retrouve régulièrement son célibat et prendre ses distances avec sa famille mais il n’est jamais vraiment seul. Aussi parce que Tao Gu le suit toujours, forcément, mais c’est précisément quand il demande au filmeur de se rendre seul dans son village natal de Hailar, n’en ayant subitement plus envie, que Dong nous paraît vraiment apaisé. Il n’a donc plus besoin de se lover dans le passé. Tao Gu s’y est rendu sans lui et probablement avec sa caméra, mais il fait le choix de ne pas nous montrer les plaines qui «s’étendent à l’infini» telles que les lui avaient décrites Dong. Le film s’achève dans une petite chambre et plus précisément sur le téléviseur du salon, captant une séquence d’un film d’aventure chinois dont les héros sont des chevaux.

HIDE AND SEEK de Liu Jie     🇨🇳🇨🇳
Zhuo mi cang
Présenté au Far East Festival (Udine, Italie)
Sorti en France sur Netflix en août

Pourquoi évoquer ici ce thriller hongkongais, dans la veine par exemple de ceux qu’ont pu réaliser les frères Pang ? Simplement parce qu’il donne des nouvelles de Liu Jie. Auteur d’un premier long séduisant bien que formaté, sous-entendu pour gagner des «Prix du public» à l’international (Le dernier voyage du juge Feng, 2006), d’un second en revanche absolument terrassant qui décortiquait les errements, contradictions et mutations de la justice chinoise (Judge, 2010), avant d’alterner entre des films plus ou moins grand public, il s’est donc tourné cette année vers le cinéma de genre à Hong Kong. Film de croque-mitaine versant «réaliste», avec son méchant à casque de moto sur la tête qui terrorise une famille, Hide and Seek n’est pas désagréable mais symptomatique d’une forme de carriérisme que l’on ne se permettra pas de reprocher à l’intéressé, se contentant plutôt d’exprimer la nostalgie d’un petit pan de son oeuvre jadis plus puissant et plus singulier.

MAI

UN JEUNE PATRIOTE de Du Haibin     🇨🇳🇨🇳🇨🇳🇨🇳
Shao nian, xiao zhao

Présenté en festival en septembre 2015 au TIFF (Toronto, Canada)
Sorti dans les salles françaises le 31 mai 2017

lien vers une critique personnelle du film publiée sur un site extérieur

WEAVING de Wang Yang     🇨🇳🇨🇳
Présenté à Hot Docs (Toronto, Canada)

Sur le sujet récurrent au sein du cinéma chinois indépendant et, à cet égard, immanquablement clandestin de la gentrification et des déplacements subis de populations, Weaving se démarque de films ainés comme My Land (Fan Jian, 2015), Sud Eau Nord Déplacer (Antoine Boutet, 2015) ou Un jeune patriote (voir ci-avant) par un témoignage double et entrelacé : Wang Yang évoque à la fois la destruction d’une usine de textile et du village ouvrier attenant. C’est du moins la promesse initiale mais quand le récit se lance, le choix a été fait d’une part de ne s’astreindre qu’à décrire le quotidien d’une famille certes tentaculaire mais unique, et de se désintéresser de la fermeture passée de l’usine. La clarinette à la George Fenton des premiers instants, qui laissait penser que Wang Yang avait vu les films de Ken Loach, et que le sien allait pourquoi pas explorer les formes collectives de la révolte locale, s’entend jusqu’au terme mais ne charrie bientôt plus cet espoir. Le portrait demeure attachant. Parmi les personnes rencontrées, on peut apprécier une fillette et son franc parler, confiant par exemple à la caméra et à propos de sa mère : «Les gens disent qu’elle est trop obsédée par l’argent…». Le regard porté sur les générations précédentes est parfois léger lui aussi, mais la rancoeur familiale se propage comme un virus depuis le projet de démolition et la réflexion quant à la répartition des nouveaux mètres carrés alloués. On y suit notamment deux soeurs jalouses de leur frère à qui leur père a tout offert (voiture, maison, etc.), ce dernier se justifiant du fait que ses filles étaient vouées à partir faire leur vie ailleurs quand le fils avait le devoir de rester et s’occuper de lui et de sa mère jusqu’à leur mort. L’arrogance et la distance de l’ainé aisé est toutefois si prégnante que ses parents n’arrivent même plus à l’embrasser. Wang Yang aura pris quelques années pour filmer un processus violent de dépossession de biens personnels, mais ce qu’il aura saisi plus tangiblement encore relève d’une tragédie intime.

LE RIRE DE MADAME LIN de Zhang Tao   ⚠️
Last Laugh
Présenté à l’ACID (Cannes, France)
Sorti dans les salles françaises le 27 décembre 2017

Aux 3 Continents cette année, il y avait en Séance spéciale un film chinois dont on fut les premiers surpris de lui trouver une parenté avec L’irrésistible North de Rob Reiner (1994) ou le récent Teckel de Todd Solondz (2016). Comme l’enfant du premier et le chien du second, le personnage éponyme du Rire de Madame Lin de Zhang Tao est baladé de foyer en foyer, parfois aimé certes mais souvent rejeté, figure frêle et encombrante pour les familles qui l’accueillent successivement. Ici, celles de ses propres enfants. Au fil du récit, la grand-mère est telle un petit garçon quand elle se met à rire alors que la situation ne s’y prête pas, et telle un animal quand l’une de ses familles d’accueil la fait dormir dans une étable. L’histoire ne connaîtra jamais une ampleur ou une émotion suffisante pour que l’on en soit véritablement heurté, mais la conclusion du film reste un pied-de-nez d’une misanthropie imbécile : affirmant une dernière fois que Madame Lin est un personnage à part et même à contre-courant, se débattant dans un univers qui ne la comprend (son mécanisme de défense est le rire du titre), Zhang Tao l’oppose in fine aux générations plus jeunes, alors présentées comme moins délicates et nobles qu’elle, et même franchement vulgaires, viles et irrespectueuses…

A GENTLE NIGHT de Qiu Yang (court-métrage)     🇨🇳
Xiao Cheng Er Yue
Palme d’or du court-métrage du Festival de Cannes (France)

Quelques saillies permettent de comprendre que le jury chargé de délivrer la Palme du court se soit enthousiasmé pour ce film, mais dans l’ensemble, l’ensemble d’un quart d’heure, on s’interroge sur le bien-fondé d’un tel projet. Quel est l’intérêt de raconter cette histoire ? La disparition d’une adolescente, dont on apprend que la mère courage à sa recherche l’a battait. Pourquoi cette cruauté tiède ? Et qui se ressent d’autant plus quand l’auteur semble avoir plus d’égard pour ses prises de vue et sa lumière que pour les personnages et leur destin. Dans une moindre mesure, on ressent ce même écart dommageable que dans Faute d’amour d’Andreï Zviaguinstev, présenté cette année lui aussi à Cannes. Alors, faisons un pas de côté vers le continent asiatique : à mes yeux, s’il ne fallait voir qu’un film récent sur cet exact même sujet, douloureux lui aussi mais n’ayant rien d’une bluette, débordant d’amour néanmoins, ce serait Siddharth de Richie Mehta (2013).

JUILLET

I AM NOT MADAME BOVARY de Feng Xiaogang   ⚠️
Wǒ Búshì Pān Jīnlián
Présenté au TIFF en septembre 2016 (Toronto, Canada)
Sorti dans les salles françaises le 5 juillet 2017
Sortie en DVD le 13 novembre 2017

I am not Madame Bovary, traduction internationale et approximative d’un plus spécifique «Je ne suis pas Pan Jinlian», raconte l’histoire de Li Xuelian, une femme refusant d’une part d’être considérée comme cette héroïne volage de roman classique, rumeur propagée par son ex-mari, qu’elle veut d’autre part attaquer en justice pour avoir fait passer leur faux divorce signé en vue d’obtenir un second appartement pour un vrai afin d’épouser finalement sa maîtresse. La femme trahie devient alors une pétitionneuse, comme celles et ceux vu.e.s entre autres chez Zhao Liang dans le bien-nommé documentaire Pétition (2009), ces nombreux habitants de zones rurales ayant emmené leur révolte depuis chez eux jusqu’à la capitale pour faire entendre leur voix et parler la loi. Si Li Xuelian est bien une pétitionneuse contemporaine, Feng Xiaogang se plaît à conférer au film une impression de film d’époque pendant près d’une demi-heure, grâce aux habits de son personnage, aux décors, aux musiques et au format cercle favorisant l’idée du détail d’estampe. Loué comme révolutionnaire, il a toutefois déjà utilisé par Gust Van Den Berghe avec Lucifer en 2014, sorte d’ouverture à l’iris qui resterait figée dans le temps, mais à partir de laquelle Fang Xiaogang s’amuse ici comme Dolan ou Nolan à en modifier le format au cours du film, passant du cercle quand Xuelian est à Guangming (disctrict de la ville de Shenzhen) au carré lorsqu’elle rejoint Beijing. L’idée que sous-entend cette différence étant trop ou pas assez évidente (manque d’ouverture contre rigorisme ?), c’est le passage de l’un à l’autre qui plaît en revanche, l’auteur se servant du découpage de la lumière au bout d’un tunnel pour ce faire. Il n’en reste pas moins difficile de faire un compliment à ce film qui s’avère de plus en plus détestable à mesure qu’il avance et se révèle. Longtemps, on s’interroge déjà sur la légitimité de raconter une telle histoire. Un peu comme face au Pianiste (Roman Polanski, 2002) ou 12 years a Slave (Steve McQueen, 2012), se pose la question du nombre d’oeuvres nécessaires sur une tragédie donnée pour accepter décemment qu’une nouvelle soit produite et qui une fois n’est pas coutume repose sur un cas exceptionnel, hors-norme et à la conclusion moins dramatique. Acceptons donc que Feng Xiaogang veuille conter l’histoire d’une pétitionneuse inexplicablement écoutée et comprise par les plus hautes instances juridiques du pays, acceptons et gageons qu’il s’agisse d’une curiosité ironique. En revanche, quand Li Xuelian se fait violer, les décisions du cinéaste sont indéfendables. Premier grief : la scène en soi valide la méthode «James Bond» telle que Seth McFarlane l’aura singée dans la série Les Griffin : «50 ‘‘non’’ et 1 ‘‘oui’’, ça veut dire ‘‘oui’’» disait l’agent secret dans cette parodie (on pourrait aussi l’appeler «méthode Stanley White» en référence aux agissements du protagoniste de L’année du dragon de Michael Cimino, exemple parmi bien d’autres). Second grief : Feng Xiaogang ne s’arrête pas là et entre dans le vif du sujet, aggravant son cas : «C’était un viol, tu sais ?» fait remarquer la femme violée au coupable Datou, et jusqu’ici tout va bien, seulement le cinéaste fait répondre l’homme : «Mais dis-moi, ça t’a plu ?». Pas de réponse, qui ne dit mot consent, emballé, c’est pesé, ce viol était ma foi quand-même très agréable. Comme si ce n’était pas déjà amplement suffisant pour détester le film, celui-ci se referme sur le mensonge par omission le plus malhonnête depuis celui qui achevait Une séparation (Asghar Farhadi, 2014), puisque Feng Xiaogang attend la dernière scène du film pour nous expliquer la véritable raison initiale du faux divorce.

AOÛT

DRAGONFLY EYES de Xu Bing     🇨🇳
Qing ting zhi yan
Présenté à Locarno (Suisse)
Diffusé sur Arte en septembre

Xu Bing a eu l’idée d’utiliser des images de vidéo de surveillance et assimilées en accès libre pour constituer d’une part la matière formelle première de son long-métrage, et d’autre part le point de départ d’une histoire fictionnelle absolument incompréhensible (sauf erreur, on y suit une femme ayant quitté un temple bouddhiste mais aussi l’homme tombant sans délai amoureux d’elle, se retrouvant entre les barreaux puis bien décidé à la retrouver une fois libéré). Le résultat est nettement moins hybride que fourre-tout, rappelant un (tout petit) peu Red Road d’Andrea Arnold (2006) en moins riche, et Aux yeux de tous de Cédric Jimenez (2011), mais avec nettement moins d’allant. Les images folles qui se succèdent rappellent des compilations YouTube, ou leur reprise sur la TNT en access prime time, usant d’une science du montage aussi peu inspirée. Perplexe, on y voit un homme sauter d’un pont, image possiblement macabre, possiblement authentique aussi, archive utilisée à la légère, forcément malvenue. Bientôt d’autres images de violence, parfois presque insoutenables, et maintenant des morts à l’évidence, certaines pas même enregistrées en Chine, alors cela n’a décidément plus aucun sens. Reste le voyeurisme, l’écœurement et rien de plus que du gavage. Avec une grande mansuétude, on en vient à sauver une petit poignée de plans : des sursauts qui rappellent le cinéma de Ruben Östlund, celui de The Guitar Mongoloid (2004) et Happy Sweden (2008), quand la mécanique de la catastrophe filmée se met en place avec une même distanciation, et en particulier les quelques fois où le build up excède le climax, celui-ci n’arrivant tout simplement jamais.

MRS FANG de Wang Bing     🇨🇳🇨🇳🇨🇳🇨🇳
Présenté en Compétition à Locarno (Suisse)
Léopard d’or à Locarno
Diffusé sur Arte en novembre

Cette ellipse violente, celle qui s’impose saillante au bout de quelques dizaines de secondes à peine, on ne l’oubliera pas : elle sépare la présentation de Madame Fang, l’air hagard certes mais présente au monde, debout et presque ronde, et une re-présentation de Madame Fang, alitée, fragile, maigre, mourante. «Représenter», étymologiquement «replacer devant les yeux de quelqu’un», c’est ce que fait Wang Bing. Il a forcé ce regard second, à nous de le tenir ou non. Comme toujours dans son cinéma, les questionnements d’ordre temporel sont essentiels et les décisions remarquables. On pourrait simplement parler de montage, mais on louvoie sémantiquement autour de la notion du temps parce que son écoulement sous l’œil de Wang Bing n’a pas son pareil. Ici, durant le premier quart d’heure, l’assurance avec laquelle il nous invite à regarder Madame Fang s’endormir jusqu’à éprouver puis dépasser la gêne est admirable, et l’émotion ressentie par le seul passage du temps déjà en soi aussi puissante que lorsqu’il recevait le témoignage de Fenming He dans son film du même nom (2007), laissant la lumière du jour fuir son cadre progressivement. Le déclic de l’interrupteur ne connaît pas d’équivalent ici, si ce n’est le cut et le passage à la séquence suivante. Wang Bing invite le spectateur à fréquenter le reste de la famille, à suivre certains d’entre eux sur leur bateau de pêche notamment. Et lorsque l’on revient dans la maison, le plan laisse cette fois Madame Fang hors champ, derrière nous, comme si on l’avait (déjà) oublié l’espace d’un instant. Cette fois, la famille et nous ne faisons plus qu’un, puisque ce sentiment coupable nous rapproche forcément des leurs, culpabilisant par exemple de ne pas culpabiliser s’ils s’éloignent quelques temps de leur aïeule pour vaquer à d’autres occupations. Comme c’était le cas face à Amour de Michael Haneke (2012), si le film est si marquant c’est aussi parce que chaque spectateur aura déjà vécu, de près ou de loin, une situation comparable à celle ici contée. Et possiblement déjà ressenti ce que l’on décèle chez eux : une seconde de silence, un souffle coupée, le temps suspendu, avant que Madame Feng ne se déplace légèrement, et les rassure, pour le moment. Auprès d’elle, Wang Bing filme une famille qui s’est réunie, qui échange, qui parle du passé. On apprend que deux de ses fils se sont arrêté de travailler pour s’occuper d’elle. Il y a peu encore, des milliers d’internautes occidentaux partageaient la vidéo amateure d’une enfant tuée sur la route mais invisible aux yeux des passants, avec en option la volonté de généraliser sur un prétendu égoïsme qui s’étendrait à la nation chinoise toute entière, alors si besoin était Mrs Fang parmi d’autres preuves contraires se fait témoignage bouleversant du cœur naturellement battant de tant et tant de ses citoyens.

SEPTEMBRE

ANGELS WEAR WHITE de Vivian Qu     🇨🇳🇨🇳🇨🇳
Jia Nian Hua
Présenté en Compétition à la Mostra (Venise, Italie)
Montgolfière d’argent aux 3 Continents (Nantes, France)

L’adolescente Mia est témoin du viol de deux fillettes par un client fortuné de l’hôtel touristique de station balnéaire où elle travaille. Elle n’ose rien dire, de peur de perdre son emploi et de subir le courroux de son patron. En termes de construction, de narration, d’une émergence exponentielle d’enjeux dramatiques retors, si Weaving (voir plus haut) n’était finalement pas si loachien que cela, le second long-métrage de Vivian Qu soutient en revanche la comparaison. Elle tisse patiemment un double réseau de violences directes et larvées, conférant à son film une ampleur insoupçonnée lors des premières minutes. Elle est tangible avec le personnage du pédophile Liu, le trafiquant de papiers d’identité proposant à l’héroïne de la payer en nature, avec sa mère qui la «slut-shame» ou ce personnage de patron mafieux et violeur. Ourdie quand la police soudoie les témoins du crime (offrir le dernier iPhone aux parents des deux jeunes victimes…), quand un témoin vérifie le billet reçu en échange de ses propos et profère des menaces pour s’assurer qu’ils ne soient pas retranscrits nommément, ou encore quand Vivian Qu s’attarde sur le slogan de la police placardée sur les murs du commissariat, «Nous servons le peuple», comme pour nous laisser le temps d’en apprécier la valeur trop fréquemment ironique. Mia s’enfonce presque dans ces sables mouvants, terreau amoral, véhément, sur lequel peut pousser indifféremment une boutique de reconstruction de l’hymen, mais duquel la jeune fille saura aussi s’extirper pour fomenter sa rébellion. L’éveil du personnage sera rythmé par la symbolique d’une statue (morcelée, complète, déplacée, etc.), présence iconique de sexualisation puisqu’elle représente Marilyn Monroe, faisant écho à celles pourtant bien différentes de Mao Zedong vues dans Sud Eau Nord Déplacer et Un jeune patriote, mais à propos desquelles on notera une volonté commune de graver dans le marbre l’âge d’une révolte et d’un nouveau souffle.

KING OF PEKING de Sam Voutas     🇨🇳
Jing Cheng Zhi Wang
Présenté au TIFF (Toronto, Canada)

Inquiet pour son avenir en tant que projectionniste, “Big Wong” a beau être passionné de cinéma et valoriser la pellicule autant que la salle de cinéma comme temple (même ou peut-être surtout en plein air), il ne se lance pas moins dans un business de DVDs pirates de classiques du cinéma hollywoodien pour survivre. On passera sur le manque de crédibilité de l’entreprise puisque l’homme et de son fils d’une dizaine d’années parviennent à reproduire les affiches à la main d’un claquement de doigt mais aussi à en assurer le doublage chinois à deux voix et d’un claquement de langue. Plus intéressant est le rapport filial, toutefois lesté par l’aspect passéiste supposé dès les premières minutes de ce film sur un septième art en voie d’extinction, se reportant effectivement et tristement sur sa vision idyllique du patriarcat, la mère de l’enfant étant présentée comme une harpie et ce constat jamais démenti. On pense au «Roll Safe meme» lorsque résonne cette réplique à la fois terrible et amusante : «Ce n’est pas du travail infantile forcé si l’enfant n’est pas payé» dit le père à propos de son fils qui l’aide à diffuser leurs films. Toujours en partant de la description de cette relation, King of Peking en vient donc à laisser filtrer quelques vérités, quitte à les supposer involontaires tant le film se pare d’accès de nostalgie mal placée à rythme régulier.

THE CONFORMIST de Cai Shangjun     🇨🇳🇨🇳🇨🇳
Bing Zhi Xia
Présenté au TIFF (Toronto, Canada)

Pour être tout à fait honnête, je n’ai pas compris grand chose à l’intrigue de The Conformist. La tiédeur de son accueil à Toronto laisse supposer qu’un sentiment similaire fut partagé par beaucoup de festivaliers ; ou peut-être est-ce la cruauté du film, envers des figures animales en premier lieu, qui aura causé ce rejet ? Seulement, non qu’il s’agisse usuellement d’une proposition appréciable à mes yeux, ce dernier aspect s’est avéré constitutif d’une réflexion générale sur la sauvagerie qui aura su élever le film de Cai Shangjun et le rendre finalement parfaitement cohérent et proprement impressionnant. Avant d’en arriver là, encore une fois sans bien comprendre les motivations du personnage central Wang Haibo, on pouvait déjà apprécier d’y déceler une parenté avec le précédent film de son réalisateur, et soit dit en passant toujours l’un des plus grands films de la décennie : People Mountain People Sea (2011). Dans les deux films, l’homme au cœur de l’intrigue semble avoir plusieurs vies : ici escroc, flic, manutentionnaire, différentes compagnes, plusieurs lieux d’attache (Chine, Russie, Corée). Alors forcément, Haibo est déboussolé. Vers le début du film, un collègue policier se confie à lui au sujet de son travail : «C’est comme avoir la courante… Mais est-ce que je dois prendre des médicaments ou plus de papier toilette ?». Le problème général des personnages et de Haibo en particulier tient dans cette analogie. A défaut de choisir entre fuir les problèmes ou ne serait-ce que régler ceux qu’il a déjà, il ne fait rien et les laisse croître et le dévorer de l’intérieur. L’indécision devient lâcheté puis confine à la cruauté. Il faut par exemple voir Haibo feindre d’essuyer une tâche de ketchup sur le visage d’une de ses petites amies, mais l’agrandissant en réalité. Elle l’a cru attentionné quand il était mal intentionné. Une saynète aussi anecdotique ne suffisant toutefois pas pour alerter le spectateur sans expliciter le propos final, c’est en cela que Cai Shangjun agrémente l’ensemble d‘images d’animaux violentées. L’hésitation perpétuelle de Wang Haibo dira donc tout de lui une fois reporté sur les animaux qui l’entourent : faut-il lâcher la bête, tel ce corbeau libéré d’une poubelle lors de la première séquence ? Ou bien faut-il au contraire la retenir, comme ce chien que le protagoniste attache à un meuble, suspend à un autre ou bien neutralise plus durablement encore ? De même qu’il est de notoriété publique que la maltraitante animale est un signe avant-coureur de futurs exactions meurtrières commises par un tueur en série sur d’autres êtres humains, ici cette expression indique aussi une telle progression. Le discours global sur l’animalité et la sauvagerie faisant toutefois qu’au bout du compte Haibo bascule lui-même dans le règne animal et occupe alors la position dominante du prédateur, telle une hiérarchisation symbolique venue appuyer un discours sur la nécessité de freiner la progression notable de tout vecteur de haine. On observait un même crescendo funeste il y a quelques années dans Norte – la fin de l’histoire de Lav Diaz (2013), destin d’un homme que le cinéaste lui-même assimilait sans détour à l’émergence du fascisme. Ce que raconte Cai Shangjun n’est pas si différent.

OCTOBRE

SILENT MIST de Miaoyan Zhang     🇨🇳🇨🇳🇨🇳
Présenté au BIFF (Busan, Corée du Sud)

Le seul avantage à ce que Silent Mist ne soit pas sorti dans les salles à l’automne 2017, période à laquelle il était présenté en festivals et saison rythmée par l’affaire Weinstein et ses répliques, est de ne pas avoir eu à lire «Balance ton porc… laqué» dans les pages cinéma de Libé ou du Canard Enchaîné. Reste que, de ce point de vue, le film est bien dans l’air du temps, portant sur la violence faite aux femmes, s’attachant à une poignée d’entre elles dans un village traversé par une rivière, filmé comme un dédale labyrinthique à coups de plan-séquences en steadycam ou drone, rappelant en cela la mise en scène de Bi Gan dans Kaili Blues (2015). Les balades nocturnes sont cauchemardesques dans cet espace inappréciable à tous les sens du terme puisque l’on y croise : un insatiable violeur ; un policier qui harcèle une commerçante en pénétrant de force et régulièrement son échoppe, puis la violant le jour où elle lui refuse l’accès plus énergiquement (mis à la porte, il rentre littéralement par la fenêtre) ; des voyeurs observant cette même jeune femme se doucher ; un homme qui rejette sa fiancée parce qu’elle a été agressée sexuellement. Les controverses et discordes récentes sur le «deux poids deux mesures» de l’agression sexuelle masculine ou sur l’irrépressible désir de certain de préciser que #notallmen surgissent ça et là dans les quelques échanges du film. Les dialogues sont rares dans Silent Mist où priment souvent les mouvements, déplacements et gestes, à tel point que l’on est seulement surpris, à défaut d’être complètement estomaqué, lorsque la caméra suit une femme avançant d’un pas décidé et tout juste ralentir lorsqu’elle atteint destination et émascule un homme. Un pénis numérique volant en sus, la scène rappelle néanmoins les meurtres en plan-séquence d’Elephant d’Alan Clarke (1989). La victime est à la fois protecteur et violeur, aux confluents du flic, du parrain local et du voisin vigilant, perfection de «boss» final d’un survival féministe rageur.

CHINE 87, LES AUTRES de Viollaine de Villers et Jean-Pierre Outers     🇨🇳🇨🇳
Présenté au Jihlava International Documentary Film Festival (Jihlava, République Tchèque)

Beaucoup de belles images glanées ça et là par le duo de documentaristes, à piocher de ci de là dans ce film qui indique sa singularité toute relative dès son titre : c’est la Chine de 1987 que Violaine de Villers et Jean-Pierre Outers nous donnent à voir. Sorte de chaînon manquant entre Comment Yukong déplaça les montagnes de Joris Ivens et Marceline Loridan Ivens (1976) et, disons, aujourd’hui, la démarche d’anthropologie et de monstration de Wang Bing, c’est un rouage plus anecdotique mais charmant, qui toutefois laisse l’impression finale qu’il aura tout aussi bien pu être «Sénégal 91» ou «Grèce 54».

NOVEMBRE

COMMODITY CITY de Jessica Kingdon (court-métrage)    🇨🇳🇨🇳
Présenté à l’AFI Fest (Los Angeles, Etats-Unis)

Court-métrage d’une dizaine de minutes sur un lieu unique, le gigantesque marché de Yiwu à Shanghai, présenté de façon aussi statique que le filmage du Big Market de Valerian (Luc Besson, 2017) était agité ; comparaison farfelue et superflue, pour qui ne rêverait pas de savoir où en est exactement le cinéma contemporain de sa représentation des marchés urbains… La brève durée du film ne lui complique certes pas la tâche mais la cinéaste tient son parti pris de l’amorce, se plaçant dans l’entrée de chacune des nombreuses boutiques ainsi filmées entre trois murs. La variété ahurissante des produits vendus donne l’impression de passer sa tête dans des mondes multiples. Si elle a surtout filmé pendant les pauses déjeuner, ceci expliquant cela, ce qui frappe néanmoins pendant près d’une dizaine de minutes, c’est la profusion d’objets en contradiction avec l’absence totale de vente. Cela dit quelque chose de notre société consumériste, forcément… et puis elle montre une transaction sur le point de se faire, et l’on déchante un peu. Mais son documentaire est déjà parti sur autre chose, pour les trois ou quatre minutes restantes. Soudainement, plus de matière, plus de personnages dans le champ : la chute d’un petit garçon ; une fillette qui tend négligemment une crotte du nez encombrante à sa mère ; une autre qui accuse un groupe d’enfants d’avoir volé le hand spinner de son fils, et l’on se croirait presque chez Ruben Östlund (cela fait deux mentions du réalisateur suédois sur cette page, disons que cela restera le plus infime de ses privilèges pour avoir remporté la Palme d’or cette année).

ARGENT AMER de Wang Bing     🇨🇳🇨🇳🇨🇳
Bitter Money
Présenté à la Mostra en septembre 2016 (section Orizzonti) (Venise, Italie)
Diffusion sur Arte en juin 2017
Sortie en salles françaises en novembre 2017

«J’sais pas quoi faire, qu’est-ce que j’peux faire ?». Un demi-siècle après cette interrogation godardienne existentielle, on se le demande encore. IRL, on tente : errer sans but, dans une ville ? Virtuellement aussi : déplacer le curseur sur Google Earth à la découverte de lieux à jamais inaccessibles ? Et désespérément plats. Alors ce sera Street View, et là enfin une percée, un clic et l’espace transcendée, d’incroyables enjambées. Mais à quoi bon ? Tout cela pour finir devant telle devanture de restaurant ou, dans le meilleurs des cas, face à deux silhouettes chétives aux visage flou. A l’inanité de cet exercice de désœuvrement, Wang Bing répond avec Argent Amer, documentaire fascinant pour sa capacité à percer lui aussi, à la différence remarquable que chaque avancée se fait auprès d’une nouvelle personne, que l’on apprend à connaître et même durablement. Tel notre clic vers le fond du cadre, c’est ici l’impulsion de la marche de chaque personnage qui nous embarque. On suit une première femme, migrante économique en quête d’un avenir meilleur, puis une collègue à elle, épouse battue par son mari couard, puis l’on s’embarque aux côtés du seul homme qui aura essayé de la défendre. Des rebonds mais surtout des avancées, en leur compagnie, nous accueillant dans leur monde, nous invitant à les suivre, simplement parce qu’ils agissent ainsi avec Wang Bing, qui donne précisément à voir ces moments d’ouverture ; soit le curieux négatif de son précédent Ta’ang (2015) qui, s’il permettait aussi des rencontres, était essentiellement composé de départs, le filmeur s’immobilisant régulièrement pour témoigner de l’interminable succession des disparitions des hommes et femmes réfugiés vers le fond de ses cadres. Mais si Wang Bing invite à la découverte de ces futurs ex inconnus, c’est parce qu’il les sait connectés. «Le sel a le même goût partout» dit l’un d’eux. Voilà l’idée qu’il pourrait suivre n’importe quelle silhouette, le dirigeant vers n’importe quelle autre, le constat serait toujours le même : l’argent ce poison, l’argent, amer. «Sortir ? Avec quel argent ? Dormir ne coûte rien…» dit par exemple l’un des employés d’une usine de vêtements, allongé sur un matelas, à côté de tant d’autres, un étage au-dessus des machines. Wang Bing le filme au plus près, dans son lit et son intimité, mais il ne se laisse pas happer. D’autres rencontres l’attendent, d’autres lignes de fuite. Parfaite cohérence formelle de ce documentaire sur des voyageurs et travailleurs qui toujours plus s’éloignent.
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Pendant la Mostra de Venise 2016, Chris Beney a pris l’heureuse décision de faire un saut du côté d’Orizzonti, où il a vu Argent Amer et l’a chroniqué avec ampleur dans nos colonnes.

TURTLE ROCK de Xiao Xiao     🇨🇳🇨🇳
Présenté à IDFA (Amsterdam, Pays-Bas)

C’est un documentaire en noir et blanc, situé dans une région retiré et escarpé de Chine. On y croise différents personnages, s’affairant, filmé dans leur quotidien semble-t-il loin de toute préoccupation urbaine, et sans avoir à convier l’image d’une métropole ou même d’une ville moyenne du pays pour prendre la mesure de l’opposition du mode de vie que Xiao Xiao donne à voir ici pendant 100 minutes. Seulement, au-delà de ce constat d’évidence, il nous manque quelque chose, une contextualisation quelle qu’elle soit afin de comprendre en quoi cette communauté esseulée a retenu l’attention du cinéaste dans un premier temps et, au-delà de l’intérêt anthropologique premier et manifeste, dans quelle mesure le spectateur lui aussi pourra ou non ressentir une connexion particulière avec ces personnes qu’il n’aurait jamais pu «rencontrer» autrement. Malheureusement, Xiao Xiao prend une décision courageuse mais finalement contre-productive : ce n’est qu’au terme du film, pendant le générique de fin même, qu’il explique son lien de parenté avec les hommes et femmes qu’il a filmé.e.s jusqu’alors, mais aussi le fait que ces familles vivent en autarcie depuis longtemps, qu’il en existe sept mais qu’elles ne partagent que quatre noms de famille, et enfin que la «Turtle Rock» du titre est une pierre qui délimite arbitrairement l’existence de ce village et qui porte ce nom en raison de sa ressemblance avec une tortue. Non seulement toutes ces thématiques potentielles, d’ordre familial, patronymique ou pétrographe, n’ont pas été ouvertement abordées pendant le documentaire, mais on regrette a posteriori de ne pas avoir pu recevoir cette grille de lecture d’entrée de jeu afin de pouvoir au moins déceler ça et là quelques pistes pour mieux concevoir qui Xiao Xiao a souhaité nous présenter ici. On est évidemment loin de la fascination exercée cette même année 2017 par Braguino et sa propre communauté coupée du monde, dans son cas composée de deux familles rivales. Alors que Clément Cogitore se faisait précisément discret dans son filmage pour laisser poindre les images les plus folles grâce à ses sujets, ceux de Xiao Xiao auraient pu nous surprendre eux aussi, mais l’on reprochera peut-être un peu sévèrement au jeune documentariste d’avoir tellement soigné ses cadres et travellings-avant qu’il aura possiblement manqué ça et là l’impondérable et ses beauté cachées.

DECEMBRE

LE PORTRAIT INTERDIT de Charles de Meaux     🇨🇳🇨🇳🇨🇳🇨🇳
Inédit en festival
Sortie en salles françaises le 20 décembre 2017

Au XVIIIème siècle, Ulanara, la concubine de l’empereur devenue impératrice suite à la mort de sa première épouse, vit dans l’ombre de cette dernière, notamment en raison d’un portrait d’elle réalisé «à l’occidental» et qui enchante encore la cour à ce jour. Elle fait alors en sorte que l’empereur en commande un d’elle au peintre officiel français et jésuite Jean-Denis Attiret. Le film de Charles de Meaux raconte cette rencontre, au travers d’une succession de séances et de poses. Entre deux d’entre elles, Ulanara s’entretient avec le fantôme imaginaire de l’ancienne impératrice, affirmant toutes deux le plaisir pris à être immortalisée et plus encore regardée par un peintre d’Occident. Cet échange, que l’on pourrait percevoir comme une coquetterie éthnocentrée de la part d’un cinéaste français tournant en Chine, est peut-être encore plus équivoque : Charles de Meaux lui-même serait ce peintre occidental des temps modernes, et Fan Bingbing celle qui se réjouit qu’il pose son précieux regard sur elle. Si, depuis Stretch (2010), dans lequel il avait déjà dirigé la superstar asiatique, l’admiration du réalisateur à son égard n’est plus à démontrée, on relève bien ce jeu de miroir mais, plutôt que de lui en tenir rigueur, on imagine l’artiste trop réservé pour dévoiler sa flamme plus avant. Naturellement, se substituant à Jean-Denis Attiret, on peut aussi lui prêter le discours du peintre quand il évoque la beauté de l’impératrice tout en précisant que sa fascination ne fait qu’égaler celle éprouvée face aux merveilles environnantes de la nature. Les deux artistes seront rattrapés de concert par la vérité de leurs sentiments, la beauté entrelacée d’Ulanara et de Fan Bingbing les trouble bien outre-mesure, mais peut-être n’est-ce encore qu’un bouleversement esthétique ; hypothèse d’ailleurs soutenue par une scène de morphing pictural sur un beat electro au cœur d’une des séquences les plus belles et atypiques du film, et elles sont nombreuses, rappelant dans le cas présent Le syndrome de Stendhal de Dario Argento (1996). De façon moins explicite qu’ici, Charles de Meaux n’en étayera pas moins tout du long l’idée d’une confusion qui perturbe puis enivre l’esthète, perdu entre l’amour d’une chose et de sa représentation : c’est bien sûr l’impératrice et son portrait, mais aussi le personnage et son interprète, elle et son pendant spectral, elle et son reflet, elle se regardant sur la toile de son obligé, ou encore Ulanara qui se dessine des yeux sur les paupières, rappelant à Jean-Denis Attiret l’existence d’un regard intérieur consubstantiel. Le désir de l’autre, l’immanence divine, la puissance de l’art, tout s’entremêle dans ce remarquable Portrait interdit, et le peintre le résume idéalement lorsque l’impératrice l’interroge sur sa foi et qu’il lui répond : «A ma mort, si je réalise que Dieu n’existe pas, je serai bien attrapé. Mais je ne regretterai jamais d’avoir cru en l’amour».