TURIN 2017 : une fenêtre sur le vide

aLe 35e Festival de Turin s’est déroulé sous le patronage de Kim Novak et de son chat siamois envoûtant James Stewart dans Bell, Books and Candles de Richard Quine. Au Mole Antonelliana, musée du cinéma et coeur du festival, une expo consacrée aux animaux occupait le chemin s’élevant en spirale autour du hall principal, et la programmation comportait cette année une rétrospective consacrée aux chats. Comment résister ? Ces dernières années, j’arrivais à Turin pour rattraper, le dernier dimanche, tous les films primés : en 2017, ce fut l’inverse – tous premiers jours, aucune compétition, rétrospectives, sélections parallèles et focus sur les chats.

 

J’aurai donc raté le film qui a séduit le jury de Pablo Larrain : Don’t Forget Me, de Ram Nehari, comédie romantique tournée en Israël sur fond de troubles alimentaires, où l’on croise notamment une mère végane obsessionnelle. Meilleur film, meilleure actrice (Moon Shavit), meilleur acteur (Nitai Gvirtz) – aucune sortie française de prévue pour l’instant. Les autres lauréats sont déjà sortis de ce côté des Alpes : A Fabrica de Nada, de Pedro Pinho (prix de la fondation Sandretto Re Rebaudengo), Kiss & Cry, de Lila Pinnel & Chloé Mahieu (meilleur scénario et mention spéciale du jury), A Voix Haute, de Stéphane de Freitas (prix du public). Tous des premiers ou deuxième films, puisque c’est le principe de Turin.

 

1. FINDING YOUR FEET de Richard Loncraine (Festa Mobile)

Cela n’explique pas forcément pourquoi le film projeté à la soirée d’ouverture était Finding Your Feet, de Richard Loncraine (mais si, le réalisateur de La Plus belle victoire, ce film de tennis avec Paul Bettany & Kirsten Dunst). Loncraine n’est pas exactement un débutant, et les héros du film – incarnés par le duo de méchants de Harry Potter Imelda Staunton & Timothy Spall – ne sont pas des nouveaux-venus non plus. Mais l’histoire est celle de sexagénaires qui se découvrent une nouvelle jeunesse… Alors, d’accord ! Le tout ressemble beaucoup à Indian Palace, de John Madden. Il manque Bill Nighy, du coup.

 

2. THE DISASTER ARTIST de James Franco (After Hours)

Le phénomène annoncé. Toujours pas l’oeuvre d’un débutant, certes – mais encore une fois, Turin a pensé au twist : ici, Franco se prend pour un débutant, puisqu’il incarne Tommy Wiseau, réalisateur complètement cinglé d’un premier film si nul qu’il en est devenu culte, The Room. Aux côtés de James, son frère Dave, dans le rôle du meilleur ami moins timbré ; et il y a effectivement quelque chose de théoriquement amusant à voir cette fratrie de stars jouer deux nobodies (et Franco se faire envoyer paître par Judd Apatow lors d’un caméo parfait). Là où ça devient théoriquement passionnant, c’est au moment du générique de fin, quand Franco diffuse simultanément les images du film original, et celles qu’il a rejouées : du nanar au film postmoderne, la différence est plus ténue qu’on le pense, et pourtant elle est fondamentale.

Pablo Larrain lui-même avait tenté le même exercice dans Jackie, demandant à Natalie Portman de reproduire à l’intonation près les vidéos d’archives de Jackie Kennedy. Ici le pastiche n’a cependant rien de politique. Franco explore l’attrait de notre société pour le vide, son goût pour la merde. Trump, le FN, tout ça : c’est le moment de se confronter au vertige. Ce qu’Eric Judor tâchait ainsi de faire en se prenant pour Quentin Dupieux dans Problemos, Franco l’accomplit ici en se prenant pour David Gordon Green – dont on retrouve le délire méta de Délire Express, le film conscient de lui-même, et surtout le casting (Seth Rogen entre autres, qui a momentanément désactivé son pilotage automatique). En ce bas monde où les daubes peuvent finir culte et les crétins millionnaires, Tommy Wiseau se shoote au Red Bull mais ne se réveille jamais vraiment, tandis que la mémoire de James Dean ne tient qu’à une peluche ligotée à l’endroit de son accident. Bien que le film se passe au début des années 2000, on reconnaît à s’y méprendre la société de Twitter & Facebook, celle-là même qui aujourd’hui décline en memes l’opus catastrophique de Wiseau sans plus se poser la question de sa qualité ou de sa légitimité. Franco endosse le costume, incarne l’énigme pour la déchiffrer, n’y parvient même pas : c’est vertigineux. Et accessoirement, vraiment drôle.

 

3. Rétrospective Chats

Pas facile de regarder aujourd’hui Rhubarb, d’Arthur Lubin, sans grincer des dents. En 1951, l’American Humane Association a plutôt tendance à faire sourire, d’ailleurs le générique s’en moque en affirmant qu’il a été avalisé par l’AHA, mais aussi la SPA, la YMCA, la RFC, et d’autres acronymes qui n’ont certainement pas plus surveillé le traitement des quatorze chats du plateau que l’AHA – le personnage principal y étant incarné par quatorze individus, en plus de la star Orangey que l’on retrouvera dix ans plus tard dans Diamants sur canapé.

L’histoire est celle d’un chat qui hérite d’une fortune et devient propriétaire d’une équipe de base-ball, mais on voit surtout ces pauvres bêtes traînées de force dans des stades, tâchant d’échapper aux mains des acteurs quand la fanfare commence à leur jouer dans les oreilles, ou de s’enfuir quand ils sont maintenus comme des sacs à patates, ou purement et simplement tourmentés par des gens qui les capturent avec des filets, des couvertures, n’importe quoi. Sans parler de cette chatte féminisée au moyen de mascara sur les cils… On n’ose imaginer la séance de maquillage. La volonté d’anthropomorphiser l’animal – c’est-à-dire non pas de lui prêter des émotions alors qu’il n’en a pas, mais de plaquer sur lui des émotions qui ne sont pas les siennes – conduit à quelques expérimentations étonnantes sur le rythme de défilement de l’image : accélérés à la Zack Snyder pour donner l’impression que le chat veut s’enfuir subitement, et un ralenti totalement avant-gardiste pour faire comme s’il fuyait sur la pointe des pieds… A l’époque, en revanche, ni le traitement des animaux, ni les expérimentations formelles ne retiennent l’attention : on tient juste une bonne grosse comédie familiale.

Je découvre également le film totem du festival, Bell, Books and Candles, de Richard Quine (1958). Ici c’est le générique qui fait de la peine : au début d’un film qui dit aimer les animaux, peut-on sérieusement vanter la qualité des fourrures de chez Teitelbaum? Quoi qu’il en soit, entre Rhubarb et celui-ci, difficile de prétendre, comme le fait l’expo du musée, que Disney est responsable de la tendance à l’anthropomorphisme à Hollywood. Car ici tous les effets de son et de montage sont bons pour donner l’impression que le chat réagit comme un humain aux mimiques de Stewart et aux atermoiements de Novak… Le film raconte grossomodo l’histoire d’Aladdin : quelqu’un a recours à la magie pour se faire aimer, et finit par ne plus savoir comment l’avouer. Avec une étrange lecture féministe à la clé : les sorcières perdent leurs pouvoirs dès qu’elles tombent amoureuses…

 

4. Rétrospective Brian De Palma

La première soirée du festival, celle du samedi 25 novembre, permettait à celles et ceux qui s’en tenaient à la salle 4 du cinéma Reposi de se régaler des premiers films de Brian De Palma. En 1962, celui-ci a 22 ans et réalise son troisième court-métrage, Woton’s Wake, film d’études muet en noir et blanc dans lequel un pervers masqué poursuit une jeune femme. Hé, vous vous attendiez à quoi ? Tout est évidemment déjà là : goût pour le cinéma d’avant, masques, dispositifs visuels (la cage d’escalier derrière les vitres, déjà l’aquarium de Mission : Impossible) ; jusqu’au sous-titre depalmien par excellence : “Meanwhile, below”.

Même festin séminal avec The Responsive Eye, tourné au vernissage d’une expo d’illusions d’optique en 1966 : si le premier plan de Mission : Impossible est un lent zoom sur un écran de télévision, c’est que déjà en 1966, De Palma zoomait sur les tableaux jusqu’à faire perdre au spectateur sa capacité de savoir ce qu’ils représentent.

Je parlais plus haut de l’attrait du vide dans le film de James Franco : même chose ici. “There’s no great hidden meaning”, explique-t-on au milieu des illusions d’optique : le monde est absurde, et le sens de la vie une illusion. Heureusement le refuge est tout trouvé, car De Palma ne manque pas de remarquer qu’il y a aussi des illusions d’optique plein les robes de femmes venues assister au vernissage. On a tendance à l’oublier parce qu’il le cache bien derrière toute une théorisation du voyeurisme, et autres réflexions sur l’oeil, mais De Palma adore filmer les filles. Dans Murder à la mod, film d’horreur en noir et blanc de 1968, il est ainsi question de regarder des actrices se déshabiller, et de les tuer ensuite. Les scènes de casting du début ressemblent à du porno des années 2010 ; le scénario est d’ailleurs d’une simplicité un peu louche : un garçon veut filmer des filles à gros seins (c’est lui qui le dit), quand un de ses comparses un peu fou veut leur faire des blagues avec un faux tournevis, se trompe de tournevis, et se met à tuer vraiment. Heureusement, De Palma est déjà attiré par la virtuosité qu’on retrouve plus tard dans Snake Eyes : l’idée est de copier Psychose en tuant l’héroïne très tôt, mais de rejouer les scènes plusieurs fois en changeant de point de vue à chaque fois. De Palma se retrouve à composer avec la vitesse des images à tel point qu’on se croirait finalement dans les variations temporelles d’un Chris Nolan ; à ceci près qu’ici la musique expérimentale lourdingue confine aux accélérés à la Benny Hill (on ne remerciera jamais assez De Palma d’avoir arrêté d’essayer d’être drôle). On retrouve encore un peu de ces accélérés dans Greetings, second film de 1968, en couleur cette fois ; on y retrouve aussi la tendance à zoomer sur les images jusqu’à les rendre illisibles (ici avec un personnage obsédé par les images de l’assassinat de Kennedy). De Niro est tout jeune (on est quatre ans avant Mean Streets), mais déjà excellent, en particulier lorsqu’il filme une femme se déshabiller et lui demande de se dépêcher parce qu’il n’a presque plus de pellicule. Qui a dit que le numérique avait tué l’érotisme ? A tout prendre, c’est la télé la responsable – comme dans cette scène finale, au Viêt Nam, où le personnage de De Niro oblige une Viet Cong à se déshabiller aussi, cette fois devant la caméra des reporters.

 

5. MESSI ET MAUD de Marleen Jonkans (Festa Mobile)

Et à part cela, de vrais premiers films, y en avait-il ou non ? Entre la cérémonie d’ouverture, la rétrospective De Palma et le Focus Chats, j’en aurai finalement vu assez peu ; mais soigneusement sélectionnés (pour faire simple et rééquilibrer la parité : trois films de femmes).

D’abord projeté à Toronto, mais conçu grâce à l’aide du Torino Film Lab, un programme de soutien aux premiers et seconds films, Messi et Maud est ce que j’aurai vu de meilleur ici. Marleen Jonkans suit une Hollandaise qui se sépare de son compagnon au Parc National Torres del Paine, en Terre de Feu. S’ensuit un road movie à la Wild de Jean-Marc Vallée, le long du Pacifique toujours, du Sud vers le Nord toujours, mais cette fois au Chili. Et comme l’actrice principale, Rifka Lodeizen, a parfois des airs de Sandra Bullock, on peut parfaitement présenter le film comme suit : c’est Gravity, au Chili. La perte de l’enfant, l’importance du détachement, la légèreté, l’impression d’être absolument loin de tout : il ne manque vraiment que la combinaison NASA et les plans-séquence d’Alfonso Cuaron. On retrouve même le partenaire gentiment puéril puisqu’en chemin, Maud rencontre un garçonnet, qui se fait appeler Messi. Leur aventure remplit parfaitement le contrat du road movie qui rend heureux, comme un véritable épisode de Tintin dans les Andes – mais au féminin : nombreux plans de paysages, et évolution de ceux-ci (des montagnes de la Terre de Feu au désert d’Atacama, en passant par les collines de Valparaiso) ; émouvantes rencontres passagères (y compris dans les toilettes d’une aire d’autoroute), repas dans les motels… Le tout enveloppé par une musique attendue mais efficace, pas frimeuse. Attrait du vide toujours ? Le film s’achève dans le désert, où l’héroïne est plus seule que jamais. Ses problèmes ne sont pas résolus, elle a simplement gagné l’impression d’avoir vécu pendant au moins quelques jours dans sa vie. Est-ce tout ce dont il faut se contenter ?

 

6. FLAMES de Zefrey Thurwell et Joséphine Decker (Festa Mobile)

La rupture est-elle attrait du vide aussi ? Rejet de la proie, désir de l’ombre ? On n’aurait pas détesté que Flames, dont c’est le sujet, ait quoi que ce soit à en dire, mais les deux jeunes artistes new-yorkais que sont Zefrey Thurwell & Joséphine Decker (l’un américain, l’autre française) semblent plus préoccupés par le récit de leurs performances amoureuses (artistiques comme sexuelles) que par l’étude de ce qui pousse les gens à se séparer. L’idée était pourtant séduisante : utiliser leurs films de vacances et voir ce qui, déjà à l’époque, annonçait l’incendie à venir. Le problème, c’est que ces vacances prennent trop de place, et leur commentaire aucun ; le problème, c’est surtout qu’il est absolument impossible d’imaginer que le nombrilisme thuné à la Frédéric Beigbeder mis en scène ici ait quoi que ce soit à voir avec l’amour. Il faut les voir partir en vacances aux Maldives sans dire qu’il s’agit des Maldives (ça ferait touriste !) et en faisant croire que c’est simplement l’endroit où Joséphine a envoyé sa fléchette sur la planisphère (“nous sommes ici à cause du destin !”, ose s’exclamer Zefrey sur une plage déserte, après une sortie avec les dauphins qui lui a fait rudement plaisir, hé oui, c’est joli un dauphin). L’ensemble est en fait beaucoup moins iconoclaste qu’on le pense, n’en déplaise aux scènes où le couple se montre en train de baiser, de se taper dessus en riant, ou de jouer au poker à poil dans une vitrine : le titre, Flames, joue sur une polysémie éculée, de même que les inserts sur un coq et un chat pendant une scène de sexe (le cock, la pussy, vous l’avez ? Déjà un cliché dans Bell, Books and Candles). On est effectivement pas loin du summum nihiliste que représentent les vidéos YouTube de HowToBasic – on voit à un moment donné Zefrey écraser des oeufs avec son visage contre celui d’une autre femme. L’attrait pour l’extérieur de la salle est-il attrait du vide, lui aussi ?

 

7. REVENGE de Coralie Fargeat (After Hours)

Le pire restait à venir. Il y a tellement à dire sur la vacuité de Revenge, “rape-and-revenge féministe” de Coralie Fargeat, qu’on ne sait pas par où commencer. Par le pléonasme, peut-être ? Comment un rape and revenge peut-il être autre chose que féministe ? Revenge apporte la réponse. Evidemment, l’histoire est celle d’une femme qui massacre des hommes, et le message sans équivoque, à destination d’un public franchement mal élevé, est tout simplement que ce n’est pas parce que vous êtes trois mecs dans le désert avec une Lolita toute en sucettes et minirobes que vous avez le droit de la violer. Comment ça, ce n’est pas féministe, ça ? Si, sans doute. Ce qui l’est moins, c’est la dernière ligne du générique : “Mademoiselle Mathilde Lutz porte un maillot de bain de chez bidule…” Cet acte manqué somptueux, calé au moment où les gens sont censés avoir quitté la salle, en dit long sur l’entreprise de mystification du film entier, qui ne manquera pas de squatter les colonnes des Inrocks au moment de sa sortie française, comme l’avait fait Grave de Julia Ducournau, autre mascarade pseudo-féministe dont Revenge reprend d’ailleurs l’image de la jeune femme couverte de sang comme Carrie (Brian De Palma se désolidarise complètement de cet hommage). Bref, Mathilde Lutz n’est pas encore mariée messieurs, et mesdames, on espère que son petit body spectaculaire vous aura donné envie d’aller acheter les mêmes fringues qu’elle. Body spectaculaire, car donné en spectacle : l’héroïne est avant tout caractérisée par son cul, qui porte aussi bien le string noir que la culotte rose ou le shorty en coton. On ne dit pas que ce n’est pas féministe, on dit juste qu’on n’avait jamais vu autant de plans sur le cul d’un protagoniste masculin qui vient de se faire violer. D’ailleurs, question légitime : les bouquins SAS sont-ils féministes ? Si oui, alors Revenge l’est sans problème, et on aurait bien tort de trouver scandaleuse l’érotisation de la scène de l’agression. Lumière chaude, jeu sur les reflets, gros plans sur la main qui glisse dans la culotte : quand on sait qu’une partie du porno sur Internet représente des scènes de viols simulés, on se dit que Fargeat n’a vraiment pas inventé l’eau tiède.

Côté attrait du vide, Revenge ne manque pas de modèles : Mathilde Lutz est filmée comme Rosie Huntington Whiteley dans Transformers 3, et les fusillades sont tournées comme celles de Walker Texas Ranger (dont on croit reconnaître la BO par moments). “Le désert est sublime, mais sans pitié avec les imprudents”, lâche un personnage en américain, comme un avertissement à sa réalisatrice fascinée par les limbes de l’audiovisuel. Quant aux saillies gores, on oscille entre Rambo (breaking news: les femmes aussi peuvent résister à la douleur!), et Maman je m’occupe des méchants (le coup des tessons abandonnés sur le chemin). L’objectif est bien de faire américain, avec le moins d’aspérités possible – dommage pour l’accent franchouillard des acteurs, et ce cow-boy Mennen qui prononce “fuck” “feuque” quand il s’énerve. Aux côtés de ce dernier, un sosie de Cyril Hanouna (le violeur, forcément racisé…) et son complice, dont le très net surpoids est associé à la gloutonnerie (ralentis sur sa bouche engloutissant de la gélatine) et à la veulerie (il ne fait rien pour interrompre l’agression). Rien de pire que ces productions embourgeoisées qui se prennent pour des américaines. C’était mauvais quand c’était des hommes derrière la caméra, ça l’est toujours autant maintenant que c’est des femmes. Un tel film, qui veut juste montrer ce que c’est que de survivre à un viol, n’est nécessaire qu’en cas d’urgence, pour se purger d’une certaine forme de colère – ce n’est donc pas un film, c’est un Lexomil. Mais militer, ce n’est pas cela, ce n’est pas regarder le cul des actrices.

Oh mais j’oubliais de préciser : il y a une deuxième clé au générique. Bien avant la pub pour le maillot de bain de Mathilde Lutz. Ce sont les quatre prénoms des producteurs de ce pamphlet féministe : Marc-Etienne, Jean-Yves, Marc & Philippe. Ils peuvent remercier Coralie, elle a sûrement fait du bon boulot de façade.

 

8. POP AYE de Kirsten Tan (Festa Mobile)

Premier long-métrage de la réalisatrice singapourienne Kirsten Tan, Pop Aye est aux antipodes du militantisme pseudo-woke de Fargeat, et ne se soucie pas plus de suivre les aventures d’une femme comme Marleen Jonkans : soutenu (comme Messi et Maud) par le Torino Film Lab, Pop Aye est un road movie aussi, du Sud vers le Nord aussi, mais cette fois la route se fait en Thaïlande, le protagoniste est un vieil architecte désenchanté, et la rencontre qui l’aide à tout plaquer est un éléphant exploité qu’il achète impulsivement, croyant retrouver l’éléphant qu’il a connu dans son enfance. L’éléphant à clochette provoque les mêmes grincements de dents que le chat à clochette des films hollywoodiens des années 50 : effets de sons pour donner l’impression qu’il réagit quand il faut, effets Koulechov à gogo, le véritable animal que l’on suit tout au long du film paraît étrangement absent – et pour cause, puisqu’on finit par apprendre qu’il n’est pas l’animal qu’on croyait, et que la relation d’amitié est unilatérale depuis le début, avec un éléphant qui, finalement, tire parti du malentendu de quelqu’un (exactement comme Laetitia Dosch dans Jeune Femme, pour tout dire !).

Comme la plupart des pays du monde, la Thaïlande compte plus d’éléphants détenus que libres (c’est juste qu’elle compte 2500 éléphants libres… et 4000 exploités). Le moindre plan sur le pachyderme enchaîné au milieu des voitures, des usines, des poteaux électriques, produit ainsi immédiatement une métaphore impitoyable de là où nous en sommes de notre relation au monde sauvage. Ce qui n’empêche pas Tan de s’offrir quelques moments de comédies : on frôle Beethoven quand l’éléphant entre dans la maison, et Sauvez Willy quand il passe au-dessus de la caméra. Las : le sujet du film n’est pas l’animal. C’est toujours l’attrait du vide. C’est-à-dire la tentation, une nouvelle fois à Turin, d’abandonner sa vie pour aller voir là où il n’y a potentiellement rien – et l’architecte de s’enticher d’un mendiant bouddhiste qui ne fait rien de sa vie. L’éléphant, c’est l’outil : et le dernier plan s’attache tout simplement aux retrouvailles urbaines de l’homme et de sa femme.

 

9. A WINDOW ON THE WORLD d’Axel Ohman (Onde)

Lundi matin, dernière séance, dernière histoire de rupture. La scène est à New York, et la référence au restaurant du World Trade Center assumée. Axel Ohman, dont c’est le premier film, raconte ici comment un couple (d’humains fragiles comme des tours) est sur le point de s’effondrer – et Ground Zero devient ce lieu poétique où se rend l’héroïne après avoir été humiliée. Il n’est d’ailleurs pas exclu que le héros s’appelle Clovis en référence à Cloverfield… et que le blizzard qui approche de New York soit celui du Jour d’après. Ceci étant dit, on est loin des blockbusters, dans l’un des ces innombrables tournages new-yorkais indépendants, en noir et blanc sur pellicule. Ohman semble pourtant conscient de l’ombre de Cassavetes, des Frères Safdie, de Noah Baumbach, de tellement d’autres, et A Window on the World se fait tout petit, loin de la vanité de l’autre film new-yorkais croisé à Turin, Flames. Devant l’objectif d’Ohman, Valérie Brody & Peter Hart, valent sans doute les Moon Shavit & Nitai Gvirtz récompensés par le jury de Pablo Larrain ; eux aussi en jeune couple paumé qui ne sait pas quoi faire de son désir d’instabilité. Et le protagoniste de A Window on the World de recoller in fine les morceaux avec son ex après avoir constaté que sa relation avec la jeune photographe qu’il vient de rencontrer serait loin d’être vide… Ces jeunes. Jamais contents.

 

Le 35e Festival de Turin s’est déroulé du 24 novembre au 02 décembre 2017.