LE MUSÉE DES MERVEILLES : attention, fragile

À un demi-siècle d’intervalle une jeune fille et un jeune garçon, tous les deux sourds, fuguent à New York avec le fol espoir d’y trouver de quoi rendre leur vie plus supportable. Adapté d’un roman de Brian Selznick (par lui-même), la double odyssée enfantine qui découle de ce point de départ est habitée par la magie délicate du cinéma sous toutes ses formes, du conte fantastique au mélo bouleversant.

Le précédent livre de Selznick porté à l’écran, Hugo Cabret, avait au cœur de son aventure la redécouverte émerveillée de Georges Méliès et de son cinéma fantastique. Le musée des merveilles est pareillement habité par l’amour et la magie du septième art, dont il embrasse la grande période qui a succédé à celle de Méliès : le cinéma muet hollywoodien. Une des deux parties du récit prend place en 1927, apogée du muet avant sa déchéance brutale provoquée par l’avènement du parlant. Le musée des merveilles met en place autour du cinéma muet un dispositif de miroirs, qui permet de réfracter et ainsi amplifier son éclat. Sa jeune héroïne, Rose, trouve dans les salles de cinéma le souffle de vie dont son existence, cloîtrée entre les murs de sa chambre, manque cruellement. C’est également sur le grand écran qu’elle trouve la compagnie de sa mère, actrice dramatique absente au quotidien. Mais le cinéma muet sort du simple cadre du film dans le film, puisque Le musée des merveilles est lui-même en noir et blanc et quasiment sans dialogues lorsqu’il se déroule en 1927. Ce n’est pas une vaine coquetterie, mais un moyen de recréer sur nous l’impact du cinéma muet sur ses spectateurs de l’époque – en grande partie grâce à la partition musicale extraordinairement inspirée signée Carter Burwell.

C’est le cinéma qui relie les deux odyssées enfantines, les mettant sur un pied d’égalité via des inspirations de montage rappelant Cloud Atlas, et qui les unit en une fable extraordinaire

Dans l’autre hémisphère du récit, en 1977, Ben doit se débattre avec des interrogations et des drames qui semblent insurmontables quand on a douze ans. Qui était son père qu’il n’a jamais connu, et dont sa mère n’a pas pris le temps de lui parler avant de mourir dans un accident de voiture ? Y a-t-il un lien avec cette vision de loups dans la neige, qui hante les rêves de Ben ? Et encore, de quoi peut-il bien être question dans les paroles sibyllines d’Oscar Wilde (« Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d’entre nous regardent les étoiles ») ou de David Bowie (la chanson Space Oddity et son personnage du Major Tom) ? L’universalité des thèmes abordés par Le musée des merveilles tisse des liens avec d’autres films en apparence éloignés. D’une part Carré 35 d’Éric Caravaca, où il s’agit également de reconstituer une mémoire familiale brisée dont il ne subsiste que des flashs ; de l’autre l’œuvre récente des sœurs Wachowski, entre fascination pour l’astronomie (Jupiter : le destin de l’univers) et recomposition d’une nouvelle famille (Sense8).

Ben a les questions, Rose sera porteuse des réponses – factuelles quand leurs chemins se croiseront en 1977, mais surtout symboliques. C’est le cinéma, dont Rose était si passionnée dans sa jeunesse, qui relie les deux odyssées enfantines, les mettant sur un pied d’égalité via des inspirations de montage rappelant Cloud Atlas (les Wachowski, encore) : la visite en parallèle, à un demi-siècle d’écart, des mêmes pièces du Muséum d’histoire naturelle de New York par les deux protagonistes est un pur moment de grâce. C’est le cinéma, encore, qui unit les deux histoires en une fable extraordinaire, possédant une issue heureuse et sublimant la somme de ses parties, par la musique et le montage déjà évoqués ; par les détours du scénario qui en enrichissent la matière le long de chemins de traverse ; par des idées visuelles à la puissance évocatrice et émotionnelle intense bien que délicate. La plus forte de toutes est le choix du lieu du dénouement apaisé des fils de l’intrigue : une maquette (à la fois riche et fragile, comme le sont en leur for intérieur tous les protagonistes du Musée des merveilles) couvrant toute l’étendue de New York. La gigantesque panne de courant plongeant toute la ville dans l’obscurité est sur le point d’advenir ; ainsi c’est sous les étoiles qu’aux côtés de Rose et Ben, Todd Haynes achève de nous murmurer les deux précieux secrets qui parcourent son film. Devenir un adulte, c’est comprendre la poésie d’Oscar Wilde et David Bowie ; rester un enfant, c’est garder le cinéma comme moyen de raconter des contes merveilleux.

LE MUSÉE DES MERVEILLES (Wonderstruck, USA, 2017), un film de Todd Haynes, avec Oakes Fegley, Millicent Simmonds, Julianne Moore. Durée : 117 minutes. Sortie en France le 15 novembre 2017.