Envoyé spéciale à… CINEMED MONTPELLIER

Chaque année, alors que l’on passe à l’heure d’hiver, le palmarès du Cinémed clôt une semaine de cinéma méditerranéen. Des personnalités distinctes, des regards uniques, réunis autour de leur mer. Y’a-t-il une raison objective pour rassembler tous ces films ? Le festival dont c’était la 39ème édition trouve peut-être dans sa longévité une légitimité. Une voix, une cohérence, une évidence.

 

Avec un palmarès très resserré (trois prix pour Manuel de Dario Albertini), le titre du film d’ouverture fait étrangement écho à ce succès: Razzia de Nabil Ayouch donne le coup d’envoi du festival dans une pleine à craquer, notamment par nombre de lycéens de la région. Tant mieux : ça rit, ça chahute ! Film choral, on entend bien les différentes marées qui parviennent jusqu’à Montpellier.

La ligne éditoriale définie par le festival va déjà dans ce sens, puisqu’il “facilite dans un esprit de tolérance, les échanges, les colloques et les études sur les composantes communes qui relient entre elles ces cinématographies”. Et quand on est dans le bassin méditerranéen, cette “composante commune” est bien souvent liée à des questions de conflits (Israël/Palestine), à des échanges culturels, avec cette année une mise en lumière du cinéma algérien, ou encore l’affirmation d’un discours cinématographique venant de pays n’ayant pas la force de frappe internationale parce qu’anglophone d’un film de Ken Loach ou l’atout d’une coproduction française. Souvent, les sujets se répètent, et les destins se brisent. Pourtant, le ton de cette édition porte en lui plus de verve et d’enthousiasme que certaines années.

Au programme, neuf long métrages en compétition fiction et huit films pour la compétition documentaire. Au vue du palmarès, étant donné la triple récompense allouée à Manuel et un prix et une mention pour Les Bienheureux, on s’interroge sur la valeur de tous les autres. N’y avait-il pas le choix ? Pourtant, l’annonce des résultats s’est faite dans un élan d’émotions, vouant à chacun des deux films leur qualité personnelle, intime. On a senti les jurés touchés, émus. Surtout, il s’agit de deux premiers films de fiction. Sofia Djama est une habituée malgré ce premier long : elle est déjà repartie avec un prix à Montpellier en 2012 pour son court-métrage Mollement, un samedi matin. Dans Les Bienheureux, elle dépeint l’Algérie de 2008, entre questionnements et regrets. A travers son éventail de personnages, Djama fait le portrait amer d’un peuple dans le doute, quand certains se radicalisant pour certains, d’autres se rebellent. En marge d’une facture assez académique et visuellement “propre”, la réalisatrice tient cependant un discours sans équivoque sur l’Algérie. Les contradictions sont là. La difficulté aussi. Mais elle permet à ses personnages de vivre au-delà, de réfléchir à leur espace, leur statut. Certaines scènes touchent à la grâce : un jeune voulant se faire tatouer une sourate, les trois héros dans une cave avec un tatoueur low-cost et son «entourage» en train de débattre, témoignent de la capacité de Djama à retranscrire dans le rire ou dans les larmes, les vrais dilemmes d’une jeunesse à ce moment précis : l’engagement religieux, le futur, la tradition, la vie sociale.

Malgré une sélection documentaire aussi imposante que la sélection long-métrage de fiction, c’est là que le bas blesse (un peu). Là où la fiction prend de l’épaisseur, le réel se perd dans le discours. A l’image de Entre la ola y la roca, film espagnol formellement sublime sur les percebeiros de Galice, usant à merveille de l’utilisation de drones. Le contenu paraît pourtant flou : à paraphraser Le vieil homme et la mer, le spectateur ne comprend plus les raisons et les batailles des personnages. Idem pour Irma, documentaire italien, suivant une femme ayant d’abord été star de la télé-réalité et voulant désormais se consacrer à une carrière de poétesse et d’actrice. Plein d’espoir face à ces sujets, on reste sur notre faim quant au manque de compréhension et d’émotion de la part de ces réalisateurs. Pourtant, encore une fois, le thème de la bataille revient. Des personnages en prise directe avec leur vie, face à des possibilités plus vastes, plus visibles qu’il y a quelques années. Des humains à la limite de prendre leur destin en main.

Au palmarès se glissent Dede de Mariam Khatchvani, film géorgien et histoire d’amour en pleine montagne, qui repart avec le prix du public Midi Libre ; Holy Air de Shady Srour remporte le prix de la meilleure musique, preuve possible que la scène créative musicale israélienne a le vent en poupe ! Finalement, un prix plus engagé que les autres encore pour Off frame ou la révolution jusqu’à la victoire, meilleur documentaire, de Monahad Yaqubi : film palestinien où l’espoir se fait plus rare mais l’urgence plus forte.

A l’honneur, le duo Toledano / Nakache présent pour une masterclass. Avec le succès d’Intouchables et l’actualité du Sens de la fête, le festival prend un tout autre ton. La joie, le rire prennent le pas. On en profite pour parler des voix du bassin méditerranéen qui comptent aujourd’hui dans le paysage cinématographique. On approche le cinéma populaire sans perdre de vue la ligne éditoriale du festival. Des stars qui passent ? Nekfeu avec Deneuve en avant-première ? Tant mieux ! Le festival se secoue et propose une sélection résolument ouverte à un public plus large. L’occasion de créer du désir pour tous ces films, même s’ils ne sortiront peut-être jamais dans les salles françaises.

Les salles sont pleines pour Les Bienheureux le dimanche après-midi, pour le film d’ouverture. Même principe pour la rétrospective Merzak Allouache. Oui, il est algérien. Oui, aussi, il est le réalisateur de Chouchou, comédie à succès avec Gad Elmaleh… mais surtout, un film grand public qui parle de l’homosexualité d’un migrant algérien. Encore ici, l’intégration ! Comment on vit avec cela ? Quelles sont les possibilités, les futurs ? Fini la tristesse. Enfin la prise de pouvoir.

A l’image de Maryam Touzani dans Razzia : brushing, maquillage, robe blanche et moulante, elle marche simplement dans les rues de Casablanca. Un homme, passant à côté d’elle, lui lance qu’elle est obscène. Elle s’arrête. Le cœur du spectateur se serre. Elle va pleurer, elle va craquer, elle n’en peut plus. Puis Touzani baisse les épaules et remonte sa robe déjà courte de quelques centimètres. Suffisamment pour que ce soit encore plus « obscène », pas assez pour dévoiler son intimité. Et elle repart, fière, triomphante.

Les héros de ce Cinémed ne sont plus dans l’acceptation. La résilience, la libération, les responsabilités, l’affirmation de son soi : maître-mots de cette édition.

 

La 39ème édition du Cinémed (Festival du cinéma méditerranéen de Montpellier) s’est déroulée du 20 au 28 Octobre 2017.