ARRAS 2017 : Jean Douchet et ses amis, l’art de s’aimer

Le critique Jean Douchet était à l’honneur samedi 11 novembre au festival d’Arras : la projection du documentaire de Fabien Hagège, Guillaume Namur et Vincent Haasser Jean Douchet, l’enfant agité a été suivie d’une discussion avec lui et plusieurs de ses proches, interrogés dans le film : Xavier Beauvois, Saïd Ben Saïd ou encore Noémie Lovsky ; tous considèrent Douchet comme leur maître, voire leur père spirituel. Entre lui et ses « disciples », une histoire d’amitié autant que de cinéma.

Jean Douchet, « critique qui a peu écrit, cinéaste sans film, professeur qui ne fait pas cours, père sans enfant » : c’est ainsi que l’introduit la voix-off de Jean Douchet, l’enfant agité, portrait plein d’affection d’une figure majeure de la critique française, passé par Cannes Classics, le Festival Lumière de Lyon ou encore Il Cinema Ritrovato à Bologne. Le documentaire commence par des archives passionnantes : Jean Douchet animant un cinéclub autour de Citizen Kane à Laon dans les années 80, écoutant les réactions du public et répondant « à chaud ». Après plusieurs années aux Cahiers du cinéma où il a croisé tous les « jeunes Turcs », il est devenu un « cinéphile itinérant », animant des cinéclubs partout en France et même à l’étranger. Même s’il a écrit plusieurs livres, la particularité de Jean Douchet comme critique est que sa pensée s’est surtout incarnée dans la parole et les échanges. Une pensée à saisir en vol. Il n’existe d’ailleurs pas de transcription ni de captation officielle des plus de mille séances qu’il a animées, notamment à la Cinémathèque française. Cette parole non professorale, qui tire profit d’un don pour la transmission et d’une attention aux réactions du public est sans doute à l’origine du lien privilégié qu’il a su créer avec nombre de ses étudiants ou habitués de ses cinéclubs.

« Il nous apprenait à mieux vivre grâce aux films mais aussi à mieux voir les films grâce à une bonne vie »

C’est le cas de Fabien Hagège, Guillaume Namur et Vincent Haasser. Les trois jeunes auteurs du documentaire, qui ont connu Jean Douchet lors d’un cinéclub alors qu’ils étaient des lycéens de dix-sept ans passionnés de cinéma, n’hésitent pas à se montrer à l’image. Mais il ne s’agit en aucun cas de se mettre en avant : au contraire, leur présence dans le film (on les voit et entend discuter avec Douchet et ses amis) permet de libérer la parole des personnes interrogées. Les entretiens durent, rebondissent, digressent. Une phrase, une anecdote, un objet font remonter les souvenirs, incarnent de manière concrète le lien d’affection qui unit Douchet et ses amis et qui forme la matière émotionnelle du film. Le fait que les réalisateurs entretiennent avec le sujet de leur film le même type de relation (maître-élève, pour faire simple) que la plupart des intervenants crée entre eux un lien intime et émouvant. Ainsi, Xavier Beauvois est particulièrement sensible et touchant lorsque, visité par les réalisateurs dans sa maison à la campagne, il évoque son lien quasi filial avec Douchet et son angoisse à l’idée que ce dernier approche de la mort : « j’y pense tout le temps ». Le producteur Saïd Ben Saïd parle de Douchet comme de son « surmoi » et dit ne produire des films que s’ils ont l’aval de Douchet.

L’entretien croisé avec Arnaud Desplechin et Noémie Lvosky, tous deux anciens étudiants de Douchet à l’IDHEC, permet de faire resurgir d’étonnants souvenirs. Desplechin se rappelle notamment qu’après avoir joué un rôle dans un ses films d’école, Douchet lui avait demandé en salaire un baiser : anecdote assez gênante, même si personne ne relève vraiment – Desplechin hésite d’ailleurs à la raconter et doit se faire tirer les vers du nez par Lvovsky… Cette dernière évoque la révélation qu’ont été pour elle les cours de Douchet, celui qui « nous parlait des films comme s’ils étaient vivants » et prônait une cinéphilie de philosophe grecque : « il nous apprenait à mieux vivre grâce aux films mais aussi à mieux voir les films grâce à une bonne vie ». Car Douchet est aussi un bon vivant qui considère que quiconque sécherait un bon gueuleton pour découvrir un film de Mizoguchi n’aimera jamais le cinéma de Mizoguchi !

« Apprendre au spectateur à regarder ce qu’il a vu »

Parmi les moments les plus émouvants du film, les confessions face caméra du critique dans son appartement parisien. Celui qui dit ne s’être jamais brouillé avec un ami est invité à les citer : Barbet Schroeder, André Téchiné, Arnaud Depleschin, Xavier Beauvois, Cédric Anger, Philippe Garrel. Godard ? « Qui peut dire je suis l’ami de Godard ? ». Et puis tous « ceux qui se sont permis de partir sans demander la permission », comme Eric Rohmer. Seulement des hommes : on sait gré aux réalisateurs d’avoir invité Noémie Lvovsky, sans quoi l’entre-soi masculin aurait été quelque peu envahissant. Mais il reflète au fond fidèlement ce qu’a été la critique cinéma française pendant plusieurs décennies… Il a beau avoir traversé les courants cinéphiles et avoir des amis de toutes les générations, Douchet reste un homme de son temps. A 89 ans aujourd’hui, l’auteur de L’art d’aimer n’a pas peur de la mort (« c’est un moment de la vie ») et aucun regret, et certainement pas celui de n’avoir jamais vécu en couple. Peut-être, un peu, celui de n’avoir pas fait davantage pour mener à bien des projets de longs-métrages. Car L’enfant agité, c’est aussi le titre d’un scénario écrit par Jean Douchet à la fin des années 80 et jamais réalisé. Le vieil homme est même fier de dire que le scénario a été refusé par tous les producteurs de la place de Paris tellement il est scandaleux… de quoi aiguiser notre curiosité.

Mais même lorsque la question lui est posée, lors de la rencontre dans le village du Arras Film Festival après la projection, il reste mystérieux et ne veut pas raconter son projet de film. Tout comme Saïd Ben Saïd, qui l’a lu (on le voit dans le film recevoir, ému, le scénario) mais ne veut rien dire de plus que « c’est très bien ». L’affection et la complicité qui unissent Douchet à tous ceux qu’il a encouragés et suivis durant sa carrière était palpable lors de cette rencontre où le critique revient sur sa carrière et sa vie entouré de ses amis. Alors qu’il doit recevoir la médaille de la ville d’Arras des mains du maire, il ne peut s’empêcher de lancer des piques à sa ville natale : « bourgeoise », « un sentiment de supériorité » vis-à-vis des villes alentour. Autant de raisons qui l’ont poussé à quitter le Nord pour Paris très vite et à ne revenir que ponctuellement : « Arras, c’est bien pendant trois heures, après il faut partir ». Rires dans la salle. Répondant aux questions du public, il devient plus sérieux : « Je n’étudie pas comment un cinéaste agit en douce, en cachette, mais comment un film agit sur son spectateur ». Toujours cette même idée d’accoucher la parole via une conversation à chaud après la projection d’un film. En somme, « apprendre au spectateur à regarder ce qu’il a vu ».

Jean Douchet, l’enfant agité (France, 2017), un film de Fabien Hagège, Guillaume Namur et Vincent Haasser. Durée : 85 minutes. Sortie française indéterminée.