MANUEL, pas sérieux quand on a 18 ans

Premier film de fiction pour le réalisateur. Premier long pour l’acteur. Récompensé par l’Antigone d’or de la 39ème édition de CinéMed, Manuel est un passage, un voyage, un film qui grandit. C’est aussi le luxe d’une relation de confiance entre un auteur et un interprète, la définition d’une rencontre artistique et émotionnelle.

Une cantine. Des jeunes, sweats à capuche, tendance avachis sur leur bol. Une bonne sœur entre. Si elle n’avait pas parlé, on se serait cru en Ukraine ou en Roumanie, quelque part dans les montagnes, chez des catholiques en perdition. Mais non, elle les fait se lever et baragouine trois ou quatre mots en guise de prière : nous sommes bien en Italie, malgré le bleu du film, malgré la grisaille des bâtiments, malgré l’allure immense de ce jeune homme aux traits creusés. Contradiction, déjà. Et chaque séquence prendra le spectateur à contrepied. Ne croyez pas à la rencontre amoureuse, malgré la relecture d’une scène de Baisers Volés. Ne croyez pas à la quête de la sublimation artistique, malgré cette peinture que le héros trimballe et doit ramener à son auteur. Ici, pas de lasagnes cuisinées par la “mama”, pas de fontaine de Trevi, pas de bel italien en Fiat convertible. A l’opposé, même. Manuel a 18 ans. Il va sortir d’un foyer après y avoir été “mis” depuis ses deux ans. Pourquoi ? A priori, sa mère a pas mal de choses à se reprocher. On ne saura pas exactement quoi et tant mieux.

Participant à un ensemble de mystères distillés avec douceur, le film est une suite de rendez-vous décalés

Manuel retourne dans l’appartement familial. Du haut de son adolescence pas complètement terminée, il deviendra bientôt le responsable légal de sa mère : condition sine qua none pour qu’elle sorte de prison, profitant de deux années en liberté conditionnelle. Partir du foyer, rencontrer l’avocat, prendre ses responsabilités, passer l’entretien avec l’assistante sociale, ranger l’appartement, trouver un travail (vite). Dans chacune de ses actions, Manuel ne dévie pas de sa ligne de conduite, même forcée : il a un but, imposé, et s’engage à s’intégrer. L’intégration, mot phare d’un protagoniste à côté de la plaque, malgré ses efforts, malgré son envie. Personnage résiliant mais impuissant, soldat combattif mais désarmé. Plutôt que d’être intégré, Manuel est jeté, plongé, envoyé. Actif au quotidien, passif dans la grande histoire.

Voyage initiatique serait alors un terme trop fort pour ce film qui, de prime abord, enchaîne les rencontres et les trajets. Trop puissant car il s’agit de décrire un comportement déplacé, en retard sur la vie. Trop fort parce que Manuel, quoiqu’il en dise à l’assistance sociale, n’a pas les épaules ni les responsabilités. On y croit, pourtant. On croit à son envie de faire sortir sa mère du trou, à son engagement, à son assurance, à son amour. Puis apparaissent les brèches, les failles. Sans forcer, sans surligner, Albertini travaille en douceur chaque variation : il module tout. S’il était un stalker, il suivrait son personnage légèrement en avance sur lui. Observation et tutelle bienveillante, il est rappelé au spectateur que lui est déjà dans la vie active, réelle, responsable. Manuel est à côté de l’action, absent du présent… mais parce que ce n’est pas encore le moment. Il est encore à l’âge où on peut décider pour lui, l’accompagner, le laisser traîner devant la télé. L’ensemble crée une tension entre un personnage pensant être ancré dans son réel et le discours du réalisateur.

Malgré des références visuelles et cinématographiques voulues (et avouées) au cinéma de l’Europe de l’est, Manuel est un film qui joue en permanence avec les clichés d’une tradition cinématographique italienne. Comme de manière inconsciente, la religion est là, du foot en fond, une actrice vue dans Suburra (Stefano Sollima, 2015), des séquences oniriques… et surtout, cette manière de donner son avis, prédicateur sensible. On peut repenser à cette façon que Moretti a de nous indiquer de boire un verre d’eau tous les matins dans Journal intime (1993). Non, ces jeunes ne sont pas en capacité de gérer un parent qui sort de prison. Parce que Manuel est trop jeune, parce qu’il n’a jamais été dans le monde “réel”, il est en permanence décalé. Grâce à une photographie propre et un environnement finalement très poétique, le film se fait métaphore de l’adolescence qui pourrait durer ad vitam eternam.

Manuel est au bord du précipice, frôlant les possibilités d’un autre avenir. Albertini fait pareil à son spectateur, à grand renfort de travelling émotionnel, de gros plans stables et élégants, laissant toute la place au regard extérieur pour comprendre la contrainte, viser sa propre inquiétude

Pas de curiosité moribonde ici. Au spectateur d’être capable de saisir la nuance entre la fatalité et l’obligation. Avec tendresse, le réalisateur rappelle que la situation est parfois trop puissante pour son protagoniste. Mais la forme même permet d’entrevoir les possibilités de sa vie future, les opportunités merveilleuses. Albertini décrit un être sur la tangente mais ne l’enterre jamais, prouvant une affection sans borne pour son personnage. Cela ne fonctionnerait pas sans la présence magnétique de Andrea Lattanzi dans 90% des plans. Laissé comme le fil rouge par accident du récit, l’acteur se permet de gérer une palette énorme d’émotions. Il oscille en permanence entre le doute et l’amour, sans passer en force… Là encore, tout est à contre-emploi. Lattanzi, immense, ballade son allure dans une banlieue qui pourrait être dans n’importe quel pays. Entre l’insouciance et l’assurance, il s’assure de pouvoir maîtriser un rôle tout en dedans, à fleur de peau, jamais hystérique même dans la panique, même dans l’étouffement de la peur. On ne peut que lui reconnaître une intelligence du jeu indéniable : un acteur toujours sensible mais clairement en train de dégommer tous les poncifs de ce à quoi le passage à l’âge adulte devrait ressembler. Comme une partition comprise mais non apprise, il incarne tout ce sentiment de l’adolescent, du passage, de ce moment précis où votre vie est entre vos mains et que vous êtes parti pour la grande aventure de la vie. Il joue son Manuel sans savoir où il va, mais en y allant. Deux séquences fantasmées apparaissent comme des moments de libération pour le personnage (et l’acteur). Des épiphanies de courte durée, qui ne le sont que pour le personnage, Lattanzi, en un regard quasi fou, offre sa variation sur le thème du « grandir », montre une des facettes possibles : Manuel peut être quelqu’un d’autre, pour le bon comme pour le mauvais.

Petite lueur d’espoir qui ne nous concerne même plus. Le film switche : la question n’est pas de savoir si le spectateur sera d’accord ou non avec les choix faits mais de les ressentir dans leur expérience sensible la plus simple

Un film qui vous reste dans la peau sans que l’on s’en rende compte. Touchant parce que chaque séquence et élément narratif s’imbriquent facilement. L’ensemble pourrait sembler âpre mais l’émotion vient, par cet acteur qui crève l’écran, par cette intelligence scénaristique d’écrire une histoire comme de la musique : cadrée, réfléchie, maîtrisée. Dans ce carcan, la liberté totale est laissée aux acteurs. L’émotion naît de ce chevauchement de la rudesse du sujet, de ce lieu inhospitalier, avec l’amour et la tendresse des personnages. C’est un pamphlet de foi en l’humanité incroyable. Si le reste est rude, ce n’est que la vie qui est comme ça. Le personnage fonctionne alors sur une ligne directrice, qui semble claire au sein du récit. Puis chaque déviation va nous sembler fatale, irrémédiable. Il n’en est rien. La trajectoire ne sera modifiée que par Manuel lui même. Et par sa peur, par son émotion. Le reste n’est que narration d’une vie, récit. Le plus dur, c’est d’assumer son propre soi, savoir ce qu’on en fera, s’avouer adulte, s’avouer grand.

MANUEL (Italie, 2017), un film de Dario Albertini, avec Andrea Lattanzi, Francesca Antonelli, Giulia Goretti, Alessandro Di Carlo. Durée : 95 minutes. Sortie en France le 14 Février 2018.