Envoyé spécial à… WAR ON SCREEN 2017 : de retour avec 7 plans hallucinants

Bénévole à War on Screen, ma mère raconte qu’au lycée sa prof de philo lui avait donné une disserte demandant s’il pouvait exister de bons films de guerre. J’imagine le plan. Thèse : oui, s’ils sont jolis. Antithèse : mais en fait non, parce que la guerre, ce n’est pas joli justement. Synthèse : ok, si, à condition d’être pacifistes. Aucun doute qu’un plan pareil nous aurait valu 12 minimum. Mais pour espérer 18 – ou carrément 18 000, comme le nombre d’entrée de cette 5e édition du festival –, il nous aurait fallu plus d’exemples. Il nous aurait fallu War on Screen.

 

Ce festival du film de guerre révèle en effet deux choses. D’abord qu’il n’y a vraiment qu’en Antarctique que les humains ne se sont jamais entretués (très grande diversité géographique des oeuvres proposées). Ensuite que les films de guerre, au vu de la compétition en tout cas, peuvent très bien se dérouler autour des champs de bataille, côté témoignages et traumatismes. Ceci étant dit, les deux principaux lauréats ont été tournés sous le feu de la mitraille : soient le Grand Prix du jury Last Men in Aleppo, de Feras Fayyad, et le Prix du public, The Yellow Birds d’Alexandre Moors.

Diffusé sur Arte le 6 juin dernier (ce qui n’est pas le moindre des pieds de nez à la polémique Netflix de Cannes), Last Men in Aleppo est un documentaire tourné pendant les bombardements russes à Alep, dans lequel des gens meurent vraiment pendant les plans-séquences. Quant à The Yellow Birds, réalisé par un Français, il épouse le style américain des récits de la guerre en Irak, Dale Dye en consultant martial à l’appui (Dale Dye est la caution “réalisme” de Platoon et Il faut sauver le Soldat Ryan, entre autres), on comprend que le public s’y soit retrouvé.

Moins branché cinéma martial traditionnel, le programmateur des rétrospectives, Olivier Broche, explique quant à lui avoir cherché à féminiser la sélection. Sur les dix films de la compétition longs-métrages, quatre sont réalisés par des femmes, et toujours dans cette optique de ne pas s’en tenir qu’aux mâles ayant grossi les bataillons de chair à canon pendant des siècles, une rétrospective était cette année consacrée à la figure de Jeanne d’Arc. Le film d’ouverture de la compétition, cahier africain, était d’ailleurs un film sur des femmes, tourné par une réalisatrice, et dédié aux filles et aux femmes de République Centrafricaine.

Voilà, une fois qu’on a dit cela, on a certes dit une chose, mais pas la principale. La principale étant : quid de cette cuvée 2017 (tic de langage horripilant qu’on se permettra ici, on est quand même en Champagne) du festival du film de guerre ?

Le principal constat est le suivant : beaucoup de gros plans… et beaucoup de plans zénithaux. Ce qui donne, en fait, sur les sept films vus au cours des deux premiers jours du festivals, sept plans mémorables. Permettons-nous alors un plan moins dialectique qu’à l’époque où nous visions 12/20 en philo : voyons d’abord les gros plans, ensuite les plans zénithaux ; détaillant à chaque fois le plan le plus représentatif du film, puis son moment le plus réussi d’un point de vue formel. Car n’en déplaise à notre professeur de philosophie, oui, on aura vu de belles choses, même dans tous ces films de guerre.

 

1. CAHIER AFRICAIN d’Heidi Specogna

Le gros plan : le cahier africain du titre est un cahier d’écolier utilisé pour consigner les viols et les tortures dont ont été victimes les habitants du PK12, un quartier de Bangui, en République Centrafricaine autour de 2003. Heidi Specogna filme alors ce cahier de près, sur lequel sont affichés d’autres gros plans – les photos d’identité des victimes. Le film se permet par là de rester pudique, ne filmant que furtivement le détail des exactions commises, noté sur les lignes du cahier au stylo bic.

Même si le sujet n’est pas le même du tout, cahier africain évoque par moments Nothingwood, également projeté à War on Screen cette année : Heidi Specogna a un côté Sonia Kronlund, grande femme blonde en terres ravagées, dont la caméra attire constamment les regards (notamment lors de ce travelling arrière final où une fillette, fil rouge du documentaire, reste immobile devant un tank de l’ONU, tandis que les passants se mettent à faire les pitres sur les bords de la route, dans le champ de la caméra). Specogna arrive à être partout, chez les plus pauvres comme chez les plus riches, à Bangui comme en Allemagne, en 2003 comme en 2012 : on assiste aussi à la transformation d’une militante pour la reconnaissance des droits des victimes, avant et après son brainwashing, et à l’évolution psychologique de la fillette – c’est très fort.

Le plan de l’esthète : un Airbus Air France atterrit sur la piste de l’aéroport de Bangui (“cordon ombilical du pays” pour citer un soldat français…). On a l’impression que l’avion va se poser sur un bidonville. Le contraste est saisissant : on dirait un plan de science-fiction, quelque chose comme l’arrivée d’un destroyer impérial au-dessus de la ville désertique de Rogue One.

Distribué ou non ? Non.

 

2. DEMONS IN PARADISE de Jude Ratnam

Le gros plan : Demons in Paradise suit un rescapé des massacres de Tamouls au Sri Lanka, en 1983. Il retourne sur les endroits des tueries, retrouve les gens qui l’ont protégé… Et lorsque l’émotion monte, la caméra se rapproche de son visage pour saisir les larmes. Parfois celui qui parle est un bourreau repenti (ou simplement retraité?), et la caméra s’approche d’un terrible sourire vide de pure façade. Ici, la guerre est dans les yeux de ceux qui l’ont vue ; cela vaut toutes les reconstitutions historiques.

Le plan de l’esthète : Pour s’approcher des visages, Jude Ratnam ne zoome pas sur eux, comme le font souvent les réalisateurs de documentaires larmoyants. Il s’approche vraiment, il fait un travelling. Le voyeurisme est désamorcé : plus que de zoomer en restant à notre place, nous nous approchons vraiment des gens, presque pour les consoler.

Distribué ou non ? Non plus.

 

3. METEORSTRASSE d’Aline Fischer (Prix du jury étudiant)

Le gros plan : la scène se déroule dans une chambre, la caméra dans le dos de deux frères Palestiniens réfugiés en Allemagne. Ils jouent ensemble à un jeu vidéo FPS, la kalachnikov au premier plan. Et crient “Allah Akbar” en se tirant dessus mutuellement, hilares… Le film se passe tout près de ses protagonistes et en particulier de Mohammed, dont le grand frère, Lakhdar, prend un malin plaisir à perturber l’intégration. La scène du jeu vidéo est parlante : l’objectif d’Aline Fischer, qui a lancé le film bien avant la “crise des migrants”, est de briser les clichés, et de filmer un récit d’initiation où, à terme, la relation entre les frères est plus importante que leur pays d’origine.

Le plan de l’esthète : on en a eu la confirmation, Fischer a vraiment réussi à faire le point sur l’écran d’ordinateur au fond de l’œil noir, filmé de trois quart, du jeune héros regardant des vidéos de pub pour la Légion étrangère.

Distribué ou non ? Non… (d’où l’importance de sa récompense).

 

4. FROST de Šarunas Bartas

Le gros plan : dès sa scène d’ouverture, Frost n’est que gros plans. Une conversation s’amorce entre le héros et celui qui lui propose d’acheminer un camion de la Lituanie à l’Ukraine, où c’est la guerre. Aucune idée d’où on est : seuls les visages comptent. Tout le film est à l’avenant. Dans la cabine du camion, dans la réception chez les humanitaires (où l’on croise quelques gros plans de Vanessa Paradis), presque tout est filmé au niveau des visages… à l’exception du plan final, qui est un plan zénithal.

Le plan de l’esthète : C’est justement cet ultime plan, zénithal. Ceux qui ont vu Bushwick, sur Netflix, apprendront ici que le dernier film de Bartas se termine de la même manière, et qu’il s’agissait donc de la deuxième fois cette année qu’un film de guerre s’achevait avec la mort dans la neige de son personnage relais, sans épilogue suivant la mort. Nouvelle forme de pessimisme ? Dans Bushwick en tout cas, cela disait clairement quelque chose du sentiment américain de n’avoir aucune idée de ce qui pourra bien suivre la mort de l’héroïne – c’est-à-dire suivre l’élection du magnat Trump à la présidence du pays.

Distribué ou non ? Sortie prévue le 17 janvier 2018.

 

5. AU REVOIR LA-HAUT d’Albert Dupontel

Le plan zénithal : adaptation du Goncourt de Pierre Lemaitre, Au-revoir là-haut s’ouvre sur un plan zénithal d’une rue marocaine, destiné par le réalisateur à “montrer son train électrique”, comme on dit, c’est-à-dire à ouvrir son film, dernier blockbuster français en date sur la Première Guerre Mondiale, en démontrant l’étendue des moyens financiers de la production. Et pour cause : cette scène d’introduction déborde d’angles différents, hyper-nerveuse, très démonstrative. Dans le genre du blockbuster français sur la guerre de 14-18 (qui finira bientôt par occuper une catégorie à part de War on Screen), on avait préféré Cessez le feu, d’Emmanuel Courcol, diffusé l’année dernière. L’énorme Un long dimanche de fiançailles de Jeunet, sorti en 2004, garde cependant sa place de Titanic du genre.

On sent d’ailleurs que c’est ici l’horizon de Dupontel, si bien que beaucoup de mouvements de caméra au milieu d’éléments numériques fleurent bon le début des années 2000, l’époque de Vidocq et du Seigneur des Anneaux où la mode était aux mouvements de caméras démesurés grâce à la béquille toute nouvelle à l’époque des environnements numériques.

On retiendra surtout la façon dont, à l’instar de Wonder Woman sorti six mois plus tôt, Au-revoir là-haut s’empare du contexte de la Première Guerre Mondiale pour parler des sans-voix : là où le premier évoque la condition des femmes, le second aborde à mots couverts celle des homosexuels, à travers le personnage joué par Nahuel Perez Biscayart, la révélation de 120 battements par minutes. Le film est avant tout son histoire à lui, celle de son rapport conflictuel avec son père qui le renie pour des raisons obscures, celle des masques exubérants qu’il se fabrique pour cacher sa gueule cassée. Le dernier plan, celui d’un envol qui est libération, est évidemment zénithal aussi.

Le plan de l’esthète : zénithal toujours, ce plan au-dessus d’un chien messager qui remonte le no man’s land, et permet au spectateur de prendre l’ampleur du désastre dès le début du film ; sans coupure, la caméra plonge de son point de vue surplombant à l’intérieur d’une tranchée, toujours à la suite de l’animal. Millimétré et magistral. Et dans d’autres circonstances, une Palme Dog évidente.

Distribué ou non ? Devinez (Sortie prévue le 25 octobre prochain)

 

6. WOMEN OF THE WEEPING RIVER de Sheron Dayoc (Prix de la Mise en scène)

Le plan zénithal : les moments où l’héroïne part nager dans la rivière du titre sont filmés d’au-dessus, de manière à changer l’eau mouvante en espace clair où flottent les corps, comme en apesanteur dans l’image. Les deux rives symbolisent les clans philippins qui se font la guerre pour des motifs religieux, massacrant les hommes les uns après les autres et laissant les femmes, mères, filles, épouses, seules à les pleurer.

La scène où l’une des mères pleure si fort que ses sanglots saturent le bruit du micro traduisait d’ailleurs un désir de mise en scène excessif pour un prix ; mais la caméra numérique de Sheron Dayoc est en pleine forme, et les plans nocturnes de la rivière éclairée à la torche sont somptueux.

Le film manque peut-être simplement d’un fil rouge, car on n’y voit jamais qu’un enchaînement de violences insensées : de nouveaux personnages arrivent, de nombreux animaux meurent, toujours très symboliques, mais pas de quoi encourager les scolaires dans la salle à recevoir cela autrement que comme du divertissement, faute de pouvoir se raccrocher à une intrigue plus nette que celle de cette supplication pour la paix misant sur l’accumulation d’absurdités et de détresses.

Le plan de l’esthète : un enterrement chrétien dans une immense carrière. Le cortège traverse un gigantesque canyon boueux creusé par l’homme, comme si tout le monde était déjà enterré.

Distribué ou non ? Eh non.

 

7. COLLISIONS de Lynette Wallworth (récompensé récemment par un Emmy)

Le plan zénithal : Collisions n’était pas en compétition, mais joué dans “le bocal”, un petit bureau situé face au bar sous la grande salle de la Comète, la scène nationale de Châlons-en-Champagne qui accueillait le festival. L’écran était en effet celui de six téléphones portables fixés à des casques de réalité virtuelle… Le plan zénithal, c’est donc ici moi qui l’ai choisi, baissant délibérément la tête vers mes cuisses au moment où le point de vue survolait un arbre en flammes, que j’ai pu regarder glisser sous moi au milieu du bush incandescent.

Collisions parle en effet des essais nucléaires britanniques effectués là-bas, à une époque où l’on ne se souciait pas d’expliquer aux aborigènes ce qui se passait. Les collisions du titre sont donc celles de deux mondes, dont celui du narrateur, Nyarri, qui s’imagina à l’époque avoir vu l’âme de ses dieux s’élever sur l’horizon – à ceci près que cette “âme” empoisonna aussi les kangourous tombés raides morts comme une manne, et ceux qui les mangèrent.

War on Screen a donc coproduit la version française, avec Anne Alvaro à la narration, de ce court-métrage qui existe – visuellement du moins – en autant de versions qu’il y a de spectateur, chaque cadrage étant à la discrétion de celui qui regarde et dirige le casque.

Le plan de l’esthète : lors d’une reconstitution numérique de l’essai nucléaire, on lève spontanément la tête pour regarder le panache de fumée s’élever – et voyons retomber sur nous une pluie de cendres. Tournant la tête autour de notre chaise, nous apercevons les kangourous agonisants…

Distribué ou non ? En quelque sorte, puisqu’on aura pu le voir ici ! Mais les cinémas dans lesquels les spectateurs viendront s’asseoir pour enfiler un casque et découvrir des œuvres filmées à 360°, et destinées à la réalité virtuelle, finiront bien par ouvrir un jour, et il faudra alors reconsidérer cette projection de Collisions comme une projection en festival.

Pour ce qui est des trois films de la compétition restants, Low Tide, du bien nommé Daniel Mann (film très masculin sur Tel Aviv, extrêmement confus, dont je suis parti avant la fin) est pour le moment sans distributeur en France ; mais on pourra se faire une idée en salle des fictions sélectionnées à War on Screen dès le 22 novembre 2017 avec la sortie de Western, de Valeska Grisebach, et le 13 décembre avec celle de Mariana, de Marcela Said.

La 5e édition du festival War on Screen s’est déroulée à Châlons-en-Champagne du 4 au 8 octobre 2017.