CANIBA : au bord de la folie

Le 11 juin 1981, à Paris, un étudiant japonais, Issei Sagawa, tue une jeune néerlandaise, Renée Hartevelt, et mange des morceaux de son cadavre pendant trois jours : cinq ans après Léviathan, Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor filme une nouvelle entité dévorante, un cannibale devenu une célébrité chez lui, et observent cet abîme à l’aide d’un dispositif rigide mais pertinent.

Caniba s’ouvre et se clôt sur deux écrans noirs aux antipodes l’un de l’autre. Le premier sert de support à l’extrait d’un reportage radio, en français, relatant un fait divers : Paris, début des années 1980 ; un jeune japonais vient de tuer et de manger une étudiante néerlandaise. Il a été arrêté parce qu’il jetait dans un lac du Bois de Boulogne des valises contenant les restes humains. La voix est claire, le descriptif aussi. Nous sommes dans l’information pure.

Le deuxième est un karaoke d’une chanson des Stranglers, sortie dans la foulée, La Folie. On y lit et entend ce couplet :
« Il était une fois un étudiant
Qui voulait fort, comme en littérature
Sa copine, elle était si douce
Qu’il pouvait presque, en la mangeant
Rejeter tous les vices
Repousser tous les mals
Détruire toutes beautés
Qui par ailleurs, n’avait jamais été ses complices
Parce qu’il avait la folie, oui, c’est la folie ».
Encore chaud, le fait divers sort du champ de l’information pour entrer dans celui de la chanson.

Caniba n’est pas le portrait d’Issei Sagawa – si le film est un portrait, c’est plutôt celui du Japon – mais un focus sur lui

On peut tirer au moins deux enseignements du contraste entre le noir du début et celui de la fin. Le premier : le tabou soulevé par l’acte insensé d’Issei Sagawa est un aimant naturel pour les artistes, musiciens, écrivains et donc cinéastes, comme Paravel et Castaing-Taylor, conscients de n’être ni les premiers, ni les derniers, sur le coup. Cet événement réclame la sublimation, parce qu’il provoque, fascine et hante, suscite l’incompréhension et les commentaires, tout en laissant désemparé, les mots ordinaires étant caduques pour traduire le vertige inspiré. Deuxième enseignement : chanter et filmer Issei Sagawa, revient d’une certaine manière – et sans mauvais jeu de mots – à le rendre digeste, à domestiquer la bête, à en faire une figure romantique, ce qu’il est pour l’assistante-soubrette que nous observons dans le dernier acte du film, au chevet du cannibale aujourd’hui très diminué. Il est donc superflu pour Paravel et Castaing-Taylor de brandir un carton en début de séance comme ils le font, annonçant que Caniba ne cherche pas à manquer de respect à Renée Hartevelt, la victime, ni à participer au business de son meurtrier (auteur notamment d’un manga retraçant son crime, longuement feuilleté au milieu du film, et acteur dans des pornos scatos jouissant de son infâme réputation), sauf à supposer que leur public n’y verrait pas clair.

Or on y voit clair dans le programme de Caniba, même si son image est floue le plus souvent. C’est la force et la limite du film. Sa limite parce que jamais il ne dépasse son dispositif, ne le transforme, que sa rigidité est rebutante, comme l’est celle d’une installation contemporaine qui dit tout par sa simple présence, sans que l’on ait besoin de s’attarder dessus plus que de raison (et pour cause, le film dérive d’une installation conçue par les deux artistes). Sa force, parce que Caniba n’est pas le portrait d’Issei Sagawa – si le film est un portrait, c’est plutôt celui du Japon – mais un focus sur lui. S’appuyant exclusivement sur de très gros plans, la caméra parcourt l’homme comme un continent à peine découvert ou l’observe comme on le ferait avec un animal dangereux, lointain, fixé au téléobjectif. Ne vous en approchez pas ou vous seriez mangé. En résulte un sentiment paradoxal : Issei Sagawa est physiquement très loin de nous mais très près de notre œil. Malgré l’exiguïté des lieux, devine-t-on, la caméra n’a pas d’encombrement. Elle enregistre, mais elle n’est pas là, pur regard qui n’appartient à personne, qui n’est pas un point de vue.

Issei Sagawa est un piège. Le filmer, c’est le multiplier, lui créer des doubles

Il n’en faut pas plus – c’est déjà beaucoup – pour rendre compte de la fascination et du dégoût qu’inspire le Monstre ; émotions comparables à celles ressenties devant Leviathan, en moins glauques (même s’il appartenait à un cycle qui le dépasse, l’humain n’y était absorbé que symboliquement alors qu’il est ici un maillon de la chaîne alimentaire). Il est regrettable que Caniba donne le sentiment de ne durer que pour entretenir ce vertige. Il y a pourtant au moins un rebondissement notable dans ce film statique et claustrophobe, collé aux morceaux de visage d’Issei Sagawa et rythmé par sa seule parole, laborieuse. Son frère, Jun Sagawa, s’occupe de lui, le nourrit (la première fois que l’on voit Issei, il est en train de manger, ce qui donne une idée de l’humour noir qui ponctue Caniba) et cet homme a priori ordinaire nous apprend qu’il aime se mutiler de temps à autre, qu’il se filme même ; nous en aurons la preuve… Issei Sagawa est donc un piège. Le filmer, c’est le multiplier, lui créer des doubles. Il faut du temps pour dégager son visage de ceux des personnes venues lui rendre visite. A cause des très gros plans, la confusion est telle entre les identités que chaque individu à l’écran s’apparente à une déclinaison possible du Monstre.

Nous écrivions plus haut que Caniba était un focus davantage qu’un portrait. C’est aussi une diffraction. Concrètement, avec ce frère loin d’être équilibré, qui semble presque reconnaissant d’avoir auprès de lui un homme passé à l’acte, pour mieux l’empêcher lui de céder à ses pulsions. Symboliquement, parce qu’Issei Sagawa s’apparente à un trou noir dont on ne peut se détourner mais qui aspire l’esprit de ceux qui restent trop longtemps à sa périphérie. C’est probablement pour entretenir ce sentiment que Caniba dure « trop » longtemps, prenant au pied de la lettre les mots de Nietzsche sur l’abîme : pour aller jusqu’à la limite au-delà laquelle nous risquerions nous aussi, non pas de servir de soupe à Issei Sagawa, mais de lui servir la soupe, trop fascinés pour nous en aller.

CANIBA (France, 2017), un film de Véréna Paravel et Lucien Castaing-Taylor, avec Issei Sagawa, Jun Sagawa, Satomi Yoko. Durée : 96 minutes. Sortie en France indéterminée.